mardi 3 décembre 2013

Chronique automobile 3


Je dois l'avouer, une certaine crainte m'habitait. Depuis que nous avions pris la décision de louer une voiture en Australie, je m'inquiétais de la conduite à gauche. On m'a répété de ne pas m'en faire, que je m'adapterais, que ce serait facile... Caro a peur des hauteurs. J'ai beau lui dire que ce n'est pas haut, de ne pas regarder en bas, que ça va être facile, elle capote toujours un peu. Même chose pour moi devant un volant du mauvais bord. Irrationnel? N'est-ce pas l'essence de la peur?

À cela s'ajoutait une aversion pour les ronds-points. Il y en a quelques uns dans la Gatineau, je les évite autant que faire se peut. Or, ici, ils sont légions. Et comme chez nous, il semble que bien des gens ne savent pas comment s'y comporter. C'est du moins ce que m'a confié notre ami David. Après m'avoir patiemment expliqué la loi australienne sur le sujet, schémas à l'appui, il m'a conseillé de ne pas prendre pour acquis que les conducuteurs du pays suivraient les règles du jeu!

Nous sommes allés chercher notre carosse un vendredi, fin d'après-midi. Quelle marque? Une Hyundai. Quel modèle? Je le sais-tu moi... Elle est bleue marine. On quitte. Je suis notre amie Sue pour retourner chez elle. Je mets le clignotant pour indiquer que je veux tourner. Les essuie-glace s'agitent! Ah, tiens, ça aussi c'est à l'envers. Il se met à pleuvoir. Je mets les essuie-glace... ou plutôt je signale à droite... Je n'apprends pas vite! Pas évident de changer vingt ans de conduite en deux minutes. Caro trouve que je conduis trop à gauche. Vraiment? Ce doit être sa perception qui est aussi changée par le fait qu'elle est assise de l'autre côté. On tourne un coin. Trop serré. Je touche le trottoir. Ok, Caro a raison. Nous arrivons chez David et Sue, je suis épuisé. J'ai conduit dix minutes! J'ai encore plus de 2500 km à faire. Ça va être beau!

Le lendemain, c'est le vrai départ. De Sydney, on se dirige vers Brisbane, avec une halte d'une nuit à Coffs Harbour. Après s'être égaré un peu en quittant la banlieue, on gagne enfin l'autoroute. Voilà qui est facile. Si je reste dans la voie lente, à gauche, pendant six heures, tout ira bien! Ouin... Y'a des mononcles et des grand-mères ici aussi. On va quand même pas suivre un tacot à 80 km dans une zone de 110 km! Essuie-glace... Merde, merde, merde! Combien de temps va-t-il me falloir pour comprendre que les deux bras de mon volant sont inversés?

J'ai dit que tout irait bien si je roulais dans la même voie six heures d'affilée. Bon, j'ai appris à dépasser sans ne mettre personne en danger. Restait un problème: faut bien arrêter pour manger et faire le plein. C'est arrivé à Grafton. Pourquoi on a choisi ce bled plutôt qu'un autre? Hasard? Malédiction? La ville est dotée du plus étrange pont que j'aie vu dans ma vie. Il est étroit et fait en trois segments coupés avec des angles absurdes. Dans la "courbe" qui n'en était pas une, alors qu'une voiture arrivait en sens inverse et que tout me semblait de plus en plus étroit, j'ai serré trop à gauche et j'ai accroché le trottoir. Solide. On a terminé la traversée le coeur battant pour se ranger dans la première rue offerte et constater les dégats. L'enjoliveur n'est plus aussi joli. Et le pneu a une sérieuse marque. Impossible de cacher ça à Hertz et aux assurances. Fuck! Pendant que le stress de Caro montait en flèche pour des raisons financières, moi je tentais de garder mon calme alors que ma peur endormie refaisait violemment surface. Voyant un homme sortir de sa maison, je suis allé lui demander les indications pour sortir de la ville (maudite), ce qu'il a fait gentiment. Je n'ai rien compris. Je ne sais pas si c'est parce qu'il parlait australien ou parce qu'il est monté dans sa voiture avec sa petite fille et sa bière dans les mains. En redémarrant, j'ai essayé de faire comme si tout allait bien. Mais j'étais encore sur le choc. Et j'ai pris un rond-point à l'envers... Heureusement, il n'y avait personne. Pas de police, pas de gros camion, pas de voiture avec un enfant et une bière. On est arrêté pour manger du McDo parce qu'un quart de livre avec fromage, c'est rassurant.

Ensuite, il a bien fallu reprendre notre chemin. Mettre de côté les angoisses. Profiter du "road trip". Car les routes d'ici ont de quoi étonner. Bien sûr, il y a les paysages. Plus variés que je l'aurais cru. Des bords de mer suivent des forêts pluviales qui étaient précédées de vastes plaines fertiles. Bleu, vert, jaune, les couleurs sont vives. Puis, tout à coup, on aperçoit un feu de forêt. Ça brûle. Juste là! Est-ce que quelqu'un est au courant? Ces fréquents incendies laissent un sol noir, des arbres calcinés. Une beauté apocalyptique. Tiens, un pont suspendu au-dessus de la route. Pas pour les voitures ou les randonneurs. Non, une traverse pour les petits animaux. Malheureusement, de telles structures ne sont pas faites pour les kangourous. On rit beaucoup des panneaux mettant en garde les automobilistes contre ces "chevreuils australiens", mais c'est moins drôle quand on en voit un de mort sur l'accotement.

Parlant de signalisation, les Aussies méritent sans doute la palme d'or de la créativité dans ce domaine. Leur hantise? Les conducteurs qui s'endorment au volant. Une véritable obsession! Comment appelle-t-on une section de route nationale qui présente de nombreuses intersections avec des voies secondaires? Une "crash zone"! Comment se nomme une dizaine de kilomètres de paysage endormant? Une "fatigue zone"! Impossible de rouler plus d'un quart d'heure sans voir un panneau métallique nous rappelant de nous reposer: "Driver fatigue kills", "Tired drivers die", "Revive, survive this drive", et mon préféré "Rest or R.I.P."! Il y a aussi des panneaux en séquence. Un premier dit: "Are we there yet?". Quelques centaines de mètres plus loin, on poursuit: "Is it still far Daddy?". Plus loin, on a "Are we near Mom?". Le quatrième déclare: "Still a long way to go kids!" Le dernier invite à une pause! C'est mignon, mais ce n'est pas la meilleure. Voici ma série préférée. Un premier panneau offre cette vérité incontestable: "Trivia games help you to stay alert". Un deuxième pose une question, par exemple: "What makes Rockhampton famous?". Le troisième donne la réponse: "Beef cattle". Le dernier garantit notre sécurité: "Keep play trivia, it may save your life!".

Qu'est-ce qui va se passer avec le pneu? Je ne sais pas. Hertz nous a dit qu'on verrait en rapportant l'auto. De toute manière, les histoires d'assurances, ça ne fait pas des bons blogues. Depuis, on a roulé des centaines de kilomètres sans problème. On écoute en "shuffle" et avec un immense plaisir toute la musique québécoise de mon I-pod. Je ne signale plus avec mes essuie-glace (enfin presque) et je fais bien mes ronds-points. Comme je suis plus calme et que j'ai repris confiance, je peux apprécier l'Australie, assis confortablement à droite.

4 commentaires:

MissPaulette a dit…

Lol! Très amusant à lire mais surement pas à vivre! Take care my dear, and enjoy!
xx

Unknown a dit…

"Hasard? Malédiction?" Ça m'a fait rire! Ça, et aussi: le quart de livre au fromage "rassurant"! :-) Caro et toi êtes des écrivains, des auteurs nés. C'est vraiment agréable et coulant de vous lire. La narration soutenue, c'est pas tout le monde qui est capable de la réussir aussi bien. Et garder l'intérêt, capter la curiosité, saisir l'humour d'un moment ou d'un événement, choisir les punchs, tout en tissant un propos qui apporte une valeur, un sens, une pertinence pour des lecteurs assez intelligents et cultivés... je ne sais plus qui suggérait de publier un recueil mais j'avoue commencer à croire moi aussi que ça pourrait se concevoir. Le récit sur les religions en Indonésie est magnifique. Celui sur la richesse aussi. Ah je suis bien content qu'on ait pu te convaincre de continuer et non arrêter! Ça valait la peine!

Unknown a dit…

Mon panneau prefere avait plein de sang partout et disait "Drink and Drive and you're a bloody idiot"

lah a dit…

Tout un défi! Vous auriez dû prendre ça en vidéo. Avec les réactions de Caro en prime ... Après l'Afrique, il n'y aura plus rien à votre épreuve. je me demande pourquoi les humains ont inventé autant de trucs de base très très différents comme parler, conduire l'auto, mesurer les affaires, toutes ces monnaies. Un peu d'uniformité à la base n'aurait certainement pas tué la créativité ... mais peut-être que oui, qui sait ?