Depuis quelques années, je réalise à quel point je suis riche. Je vous entends : "Écoute David, on sait bien que t'es plein aux as: partir un an autour du monde... faut quand même en avoir de collé!" Et vous aussi, mes amis anglos, je sais ce que vous dites: "Lucky you, DINK (double income no kids)!" Je pense que la seconde explication est plus juste que la première. Peu importe. Je suis riche. Et vous aussi! Vous le savez, même si vous vous plaignez souvent de vos salaires et de vos dettes. Non? Nous sommes aisés, vous comme moi!
Mes étudiants pourtant ne le voient pas ainsi. Quand je tente de leur démontrer ma richesse, et qui plus est la leur, ils me regardent sceptiques. Pour la plupart, être riche signifie être millionnaire. Ils ne conçoivent pas que leurs parents sont fortunés. Et encore moins qu'un pauvre prof d'éthique puisse le prétendre aussi. J'ai beau leur dire que je gagne le double du salaire moyen canadien, ça ne les émeut pas.
Depuis que nous sommes arrivés à Melbourne, il y a quelques jours, je développe une nouvelle définition de la richesse. Je vous explique. Ne vous inquiétez pas: il ne faut ni études en économie ou en hautes finances. Il suffit de se souvenir que j'arrive en Australie après deux mois en Asie où j'ai voyagé en Inde, en Thaïlande, en Malaisie et en Indonésie. Ces pays comptent ensemble 1, 62 milliards d'habitants, plus d'un être humain sur cinq! Je sais que 60% des pauvres de la planète vivent en Inde avec moins de deux dollars par jour. Je ne sais pas les chiffres pour les autres pays mentionnés, ni pour l'Afrique ou l'Amérique du Sud, mais de toute façon je m'égare. Ce n'est pas ça que je veux vous raconter pour expliquer ce que j'entends désormais par richesse, la mienne, celle de mes élèves, la nôtre, la vôtre.
Voyez plutôt. Lundi matin, quand je me suis levé, reposé par une nuit sans chaleur accablante ou moustiques porteurs de maladies, je suis allé à la toilette. J'ai pu m'asseoir pour faire ce que j'avais à faire plutôt que de mettre mes pieds sur deux blocs et m'accroupir en espérant que tout se passerait bien. Puis, j'ai pu jeter le papier cul dans la toilette sans inquiétude de débordements, et non dans une nauséabonde poubelle adjacente. Je n'ai eu qu'à tirer la chaine pour faire disparaitre le tout plutôt que d'avoir à puiser de l'eau pour remplir le bol et créer un effet d'entonnoir. Comble du luxe (et de l'hygiène), la tuyauterie autralienne est conçue de manière à ce que les odeurs des toilettes des voisins (et de la mienne aussi tant qu'à ça) ne sortent pas du drain du bain.
Attendez, ce n'est pas tout. Ensuite, j'ai pris ma douche. En plus de l'eau froide, il y avait de l'eau chaude. Pas tiède, CHAUDE. Le pommeau, suspendu au plafond, ne pissait pas partout dans la pièce sauf sur moi. Il dirigeait un jet puissant qui massait mon cou! Grâce à la porte, mais un rideau aurait fait de même, je n'ai pas eu à marcher dans l'eau répandue partout dans la pièce: elle était demeurée dans le bain. Une douce serviette m'attendait pour me sécher! Que de merveilles assemblées en un même lieu!
Vous n'êtes pas impressionnés? Je continue. Pour déjeuner, j'ai mangé du pain. Pas blanc, brun, pas une tranche, deux. Avec du beurre d'arachides, pas une gelée colorée et sucrée qui prétend être une confiture. Et une banane, pas du melon d'eau. Et du yogourt! Pas des nouilles ou du poisson. Et du jus d'orange! Du vrai, pas du Quench. Et du café. Du bon, pas de la lavette. Avec du lait, pas du creamer en poudre. La richesse, c'est que tout ça se trouvait sur la même table! Ce ne sont pas les ingrédients qui font indices de fortune. Ils ne font que réfléter nos préférences occidentales. Ce qui fait la richesse, c'est que le déjeuner existe. Il offre des plats différents du diner et du souper. Ce qui fait la richesse, c'est que j'ai pu choisir ce que je voulais sur ma table. J'aurais pu manger du riz... et ne plus en consommer du reste de la journée. J'ai décidé de ne pas en prendre et j'ai pu trouver autre chose. Car il y avait autre chose quand j'ai fait l'épicerie.
Je pourrais poursuivre avec l'autobus qui m'a transporté de l'aéroport à mon appartement ou avec le tram qui m'a mené au centre-ville, sans secousse dues aux nids de poule. Si je n'ai pas mal au cou tant les routes sont chaotiques, si je pourrais parcourir ici 200 km en moins de huit heures, c'est parce que je profite aussi de la richesse collective. Il en va de même pour les berges aménagées de la Yarra qui ne constituent pas un dépotoir bordant un égoût à ciel ouvert. Ou pour le musée de l'ACMI dont le toit ne dégoutte pas sur une partie du patrimoine bien préservé de l'Australie. Être fortuné, c'est respirer sans faire de l'asthme, c'est parcourir l'horizon sans baisser les yeux pour éviter la laideur.
Voilà ma nouvelle vision de la richesse. En passant, je ne me plains pas des deux derniers mois. Je ne regrette pas d'avoir voyagé dans les conditions décrites, qui sont en fait fort luxueuses quand on les compare à celles du commun des mortels en Asie. Ça fait partie de mon expérience de vie. Pour moi, elle est passagère. Pour d'autres, elle est quotidienne. Voilà pourquoi je suis riche. Pas parce que je fais un deuxième tour du monde. Parce que même si je ne devais plus quitter Gatineau pour le reste de ma vie, je serais encore riche de pouvoir faire mes besoins confortablement, de pouvoir prendre une douche qui me fait autant de bien physiquement que psychologiquement, de pouvoir choisir ce que je mange et que ce soit bon autant pour ma santé qu'au goût, de pouvoir marcher tous les matins en respirant à pleins poumons, les yeux grands ouverts sur le majestueux clocher du collège.
7 commentaires:
Des faits que je sais depuis mon enfance, mais que j'ai trop souvent oubliés. Merci pour le rappel, Mathieu. Comme je pense souvent en vous lisant, les blogues de toi et de Caroline méritent d'être publiés en compilation; not just on-line: a real book!!
Good call Mona, very insightful! J'attends votre livre M. David, ça promet une lecture sans doute fort enrichissante!
Amen to that! Et un rappel si important. Merci de l'avoir dit!
P.S. Mona, i totally agree with you! Let's get them published! I may just know something about that, ;-)
Bisous mon Mat, et profites-en au max!
xxoo
Merci Mathieu. C'est tellement bien pcq ceux et celles qui te lisent savent que ce n'est pas de la théorie mais de la vraie vie. Imagine si tu avais cessé d'écrire il y a quelques semaines... Nous aurions été privés de cette si belle réflexion que tu nous partages avec tant de simplicité. Et je suis d'accord qu'une compilation de vos blogs devraient être facilement publiable.
C'est excellent de nous rappeler notre richesse, du moins la matérielle, Mathieu. Cependant, je dois te dire qu'à 20, à mon retour d'Indonésie, j'étais extrêmement déçue de nous, ici. Tous mes proches me posaient des questions en rapport au matériel (comment étaient les toilettes, etc.), alors que la richesse, ou plutôt l'intérêt, se trouvait ailleurs. Mais avec l'internet, c'est vrai que les Indonésiens doivent se sentir encore plus "pauvres" qu'alors. Bien que pour eux, la richesse représente la nouvelle télévision acquise et partagée par plusieurs familles, je leur aurais plutôt souhaité une meilleure éducation, pour ne pas que ma soeur d'alors doive aller travailler dans une mine de bauxite 12 h par jour plutôt que d'étudier. En somme, nous sommes gâtés pourris.
Tout d’abord, M. David, je tiens à vous féliciter. Vos blogues sont, à mon humble avis, un délice à lire à tout coup. Ça fait maintenant depuis quelque temps que j’ambitionne à éventuellement vivre un périple de la sorte et le simple fait de pouvoir suivre le déroulement d’un aussi beau voyage que le vôtre est d’autant plus motivant.
Par contre, sachez que vous n’avez pas failli à votre mission d’éveiller vos étudiants à notre richesse collective et à leur richesse individuelle (ou familiale du moins). Je ne pourrais pas oser parler au nom de tous les étudiants, mais pour ma part, je peux affirmer avec certitude que c’est en quatrième secondaire, dans votre cours où nous avons discuté des différents courants religieux et des modes de vie menés par leurs pratiquants que j’ai pour la toute première fois réfléchi plus loin que le bout de mon pupitre. Cela a véritablement été révélateur. Cette réflexion s’est par la suite consolidée grâce à l’approche, selon moi, formidable de votre collègue M. Pronovost en Monde contemporain avec laquelle il nous exposait (pratiquement) quotidiennement à l’actualité en nous la présentant et en nous laissant commenter et débattre sur le sujet, tout en s’assurant d’y mettre un peu de sa touche personnelle qui s’avérait parfois intentionnellement provocatrice.
Je discute souvent avec mes parents, autant du nouveau stade que je viens tout juste d’entreprendre au collégial, mais également de l’élément déclencheur qui m’a donné l’envie d’explorer le monde et ses différences à travers le voyage. Je crédite à tout coup mon passage au Collège et plus précisément ma courte transition dans votre cours et dans celui de M. Pronovost.
Et pour cela, merci.
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