Quelques semaines avant notre départ, nous avons regardé un documentaire sur les Beatles. Il y a longtemps que je pensais avoir fait le tour du sujet... Sans tout maîtriser, disons que les nouveaux angles se faisaient rares. Or, voici qu'il était question de l'influence du quartet anglais sur la chute du régime soviétique! Comme je savais que je serais bientôt Back in USSR, si je peux dire, et bien que la thèse m'ait semblée exagérée, je me suis laissé porter par le propos qui s'est révėlė pour le moins fascinant.
La musique occidentale était évidemment interdite par les autorités communistes. On pouvait s'en procurer sur le marché noir, mais non sans risque. De nombreux jeunes se sont faits raser la tête par la police révélant ainsi publiquement leur "crime"! Il fallait faire preuve d'audace et surtout de créativité pour se procurer des disques. En fait, on gravait la musique sur du plastique souple, notamment celui servant à produire les images de rayon X. Cela permettait de les dissimuler bien plus facilement en les roulant. Ceux qui voulaient jouer du rock devaient se construire eux-mêmes leur guitare électrique! Un bout de table de cuisine bien découpé, des pièces de téléphones publics et d'autres provenant des hauts-parleurs fixés aux poteaux électriques pour diffuser les messages de propagande communiste, et le tour était joué! Parmi tous les groupes existants, le préféré des Sovietiques était les Beatles. On pourrait croire qu'un band plus rebelle autait pu avoir la cote auprès d'une jeunesse opprimée et assoiffée de révolution. La Beatlemania russe, plus masculine qu'à l'ouest, semble s'expliquer par la joie de vivre projetée par les quatre gaçons dans le vent et par l'optimisme de leurs chansons. Les écouter et reprendre leurs airs étaient une manifestation de liberté d'expression, mais aussi une façon de nommer le mode de vie auxquels plusieurs aspiraient.
Cinquante ans après la sortie de Love me do, un autre groupe incarne la révolution au pays : les Pussy Riot. La formation punk, constituée de sept femmes, s'est produite à diverses reprises, sans autorisation, dans des endroits publics. Leur objectif est clairement politique: elles dénoncent le régime autoritaire de Vladimir Poutine, la montée en puissance de l'Église orthodoxe, les oligarques et toute forme de pouvoir patriarcal. Le geste d'éclat qui les a fait connaître en Occident et qui a mérité à deux d'entre elles une peine de deux ans de prison, est leur prestation d'une prière punk en pleine Cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou. En Islande, nous sommes allés voir un documentaire sur l'événement et surtout sur le procès qui en a découlé. Bien qu'en raison d'une bande-annonce trompeuse et d'un titre anglophone, nous ayons abouti à visionner le film en russe avec sous-titres en islandais (on est cinéphile ou on ne l'est pas), nous avons été capables de saisir l'essentiel de l'enjeu: alors qu'elles souhaitaient dénoncer l'autoritarisme et le machisme, les musiciennes ont été jugées pour haine religieuse et actes blasphématoires.
Je suis conscient d'en savoir trop peu sur le sujet pour poser un jugement éclairé. Ces femmes appartiennent à divers groupes d'activistes politiques radicaux possédant chacun leur idéologie propre. Leurs actes de provocation sont nombreux et parfois surprenants. Une des membres du groupe a, par exemple, participé à une orgie publique en plein Musée zoologique de Moscou pour dénoncer Medevedev! Faute de pouvoir saisir les tenants et aboutissants du discours des Pussy Riot pendant notre séjour, je me suis plutôt intéressé à la perception que les Russes ont du groupe. Je ne peux prétendre que les quelques personnes interrogées représentent l'opinion générale. Néanmoins, j'ai été surpris par l'unanimité des réponses recueillies. J'ai parlé à des hommes et à des femmes, âgés entre 25 et 50 ans. Tous disent sensiblement la même chose: il était inapproprié de poser un tel geste dans une église, ailleurs c'eut été différent. Cela dit, le gouvernement a fait du procès un spectacle. Il a récupéré l'affaire de façon populiste en insistant sur sa dimension religieuse. Ce qui nous amène à un enjeu crucial, celui de la séparation de l'Église et de l'État.
Depuis l'effondrement de l'URSS et plus spécialement sous la gouvernance de Poutine, les monastères et les églises qui avaient été détruites par les communistes sont reconstruites et les bâtiments religieux confisqués pour une autre vocation rendus aux autorités ecclésiastiques. Alors que Marx voyait dans la religion un dangereux opium, les dirigeants politiques actuels semblent voir d'un bon oeil les effets tranquilisants de cette "drogue". Conservatrice, l'Église orthodoxe promeut des valeurs qui plaisent au régime. Ou peut-être est-ce au peuple? Mais cela revient au même. En promulguant des lois qui trouvent un large appui populaire, contre les gays par exemple, le gouvernement détourne l'attention de problèmes beaucoup plus graves.
On pourrait croire que ce retour du religieux est la dernière étape dans la disparition complète du communisme. Nous avons d'ailleurs visiter un musée du socialisme à Kazan. Pourtant, les statues de Lénine trônent encore majestueusement en grand nombre sur les places. Je n'en ai cependant pas vu une de Gorbatchev! Comme si la figure du grand révolutionnaire à vénérer devait demeurer celle d'un homme du passé. Pour faire bien comprendre que le temps des bouleversements était loin derrière.
Vassily, notre guide local à Pushkin, croit que la révolution n'est pas teminée, loin de là. Malheureusement, ce jeune intellectuel idéaliste ne croit pas que les Russes vont se soulever bientôt. Avec la liberté sont venus l'individualisme et une certaine richesse, au moins à Moscou, là où les décisions se prennent. Ce petit confort est bien suffisant pour maintenir une forte majorité tranquille. Comme me le confiait Tatiana, avant les gens vivaient dans l'oppression, mais ils le savaient. Désormais, ils se croient libres alors que c'est une illusion. En attendant qu'un autre band émerge pour inspirer une nouvelle génération à exiger des réformes, peut-être les Beatles l'ont-ils emporté sur Pussy Riot? Un peu de joie, un petit bonheur tranquille. You say you want a revolution? But if you go laughing at chairman Jesus then you ain't going to make it with anyone anyhow!
3 commentaires:
Tu pourrais en parler à tes élèves du thème de la révolution. Les fonds,les formes, les enjeux et les motivations sous-tendent certainement des choix éthiques complexes. Merci pour le bref cours d'histoire. À quoi ressemble la température en Russie? est-ce que c'est un pays triste, vaste et un peu monotone comme l'impression qui m'est restée après la lecture d'un bout de sa littérature? Comment va la zénitude?
Fort instructif... surtout pour une fille aussi peu branchée que moi. Ça m'a donné envie d'aller lire l'article sur le sujet dans le vieil Actualité qui traîne dans la salle de bain.
Puisque c'est mon lien le plus direct, je crois ! je te souhaite un bon anniversaire ici. Que ta journée ressemble aux beautés du pays où tu es et que cette nouvelle année de ta vie soit l'occasion d'autant de belles découvertes intérieures qu'extérieures. Bonne route! Si la tendance se maintient, nous serons en Floride en janvier pour 2 semaines.
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