mercredi 11 juin 2008

De Pushkar à Christiania

Encore une fois, la fin du voyage me pousse à d'étranges comportements... Hier, nous avons visité Christiania. Je n'ai pas pu faire autrement que de repenser au seul blogue que j'ai composé et pas publié, parce que je le jugeais un peu trop cynique. Eh ben, voilà la chose, mais en version augmentée. D'abord, le texte écrit en Inde, puis un ajout que je viens tout juste de rédiger. J'espère que les liens entre les deux parties seront assez évidents à faire.

(4 février)

Il paraît que c'est un peu à cause des Beatles. Je m'en doutais un peu... Ça avait débuté quelques années plus tôt, mais jusqu'en 1967, les Indiens regardaient l'Occident avec envie et admiration. Ils lorgnaient vers le progrès. Puis, comme le dit Gita Metha: "The kings of rock and roll abdicated. To Ravi Shankar and the Maharishi." Et tout à coup, ce ne fut plus que quelques aventuriers qui vinrent se perdre en Inde (spirituellement et bien souvent mentalement), mais toute une génération.

C'est moins pire maintenant. Il n'en reste pas moins que des millers de gens continuent à venir ici pour se retrouver. Certains y parviennent, j'en conviens. Plusieurs s'y abîment encore. Cependant, j'ose espérer que la plupart reparte déçus. Pourquoi un tel souhait? A cause du ridicule et de l'indécence de la siutation.

La religion hindoue proposée aux étrangers est bien souvent un vulgaire produit de bazar. Des mots en hindi (ou est-ce en sanscrit, on ne nous l'a pas dit), que nous devons répéter à toute vitesse, car l'officiant, lui, ne nous attend pas, il enchaîne avec le prochain vers avant que nous ayons fini de baragouiner le précédent. Un bracelet qui nous est remis moins, semble-t-il, pour sa symbolique que pour avertir les autres Brahmanes que ces touristes sont déjà passés par là. Un prêtre habillé avec un manteau style Kanuk orange: vraiment magique, mystique, inspirant... Les rites que l'on nous fait vivre sur les bords du lac sacré de Pushkar sont animés de façon mécanique, vide, rapide et burlesque par un célébrant qui n'attend, à l'évidence, que le "don" suggéré de 100 roupies.

La visite d'un temple n'est guère plus édifiante, du moins celle que nous faisons de ce haut-lieu de pélerinage hindou qu'est le seul endroit de culte consacré à Bramha dans toute l'Inde. A l'arrivée, on nous fait enlever nos souliers en nous précisant qu'il faudra obligatoirement faire un "don" à la sortie! A peine entrés, notre émerveillement naissant est pris en charge. Un jeune homme, étudiant pour devenir Brahmane, nous offre son accompagnement pour mieux découvrir le temple. Ce qu'on saisit très vite, ce ne sont pas les symboles religieux, mais plutôt sa hâte de nous faire faire le "parcours" afin de nous ramener vers la sortie, non sans avoir demandé avec insistance une donation. Expliquer qu'on versera l'argent à la sortie, tel qu'entendu avec le comité d'accueil ne suffit pas à mettre fin aux efforts de l'étudiant. La guerre pour le fric se joue entre toutes les parties dans le temple. Chacun veut sa part, et idéalment le butin au complet! Expérience spirituelle vous dites?

D'accord, je viens d'allumer: je suis trop consommateur moi-même. Merci de me le faire comprendre. Il faudrait que je poursuive une authentique quête, non pas photographique ou académique, mais intérieure. Je devrais m'inscrire à des cours de yoga ou, mieux, m'installer pour quelques semaines dans un ashram avec un gourou. C'est bien trop vrai. J'en ai croisé des chercheurs de sens comme ça durant le dernier mois. Portrait-robot? Des hommes et (surtout) des femmes, quarantaine ou cinquantaine, riches (du moins richement habillés), s'enfermant avec un maître spirituel pour des sessions de méditation ou des enseignements. Ont-ils mis un pied en dehors des clôtures les protégeant du monde extérieur? En général, non. Qu'importe, l'Inde, n'est-ce pas avant tout cet homme a la barbe éternelle, tout de couleurs vêtu? Les enfants de la rue, les vaches sacrement puantes et les rickshaws, ça n'a pas d'importance: ça fait partie de la réalité matérielle. You got to change you mind instead! Ne nous éloignons pas du sujet: la vie intérieure, située à quelques pouces du nombril.

Vous me trouvez (encore et toujours) cynique. Désolé. J'ai beau essayer, je n'y peux rien. C'est plus fort que moi. Survie oblige.

Je suis à lire Karma Cola. Je n'avais pas besoin d'autant d'aide pour apprécier tout le ridicule du mythe occidental voulant que l'Orient soit la Terre promise de la spiritualité. En tout cas, si vous y croyez toujours, ne lisez pas cette plaquette mordante d'ironie... et de vérité, écrite par une Indienne en 1979, révisée et rééditée en 1993, et toujours pertinente!


(12 juin)

Christiania est une "commune libre" située en plein coeur de Copenhague. Fondée en 1971 par des squatters, des chômeurs et des hippies, elle se voulait une experience libertaire. Elle a été, et demeure paraît-il, un important centre artistique. De toute évidence, elle est aussi encore et toujours un haut-lieu de la drogue.

Il faut le voir pour comprendre. Je m'attendais à quelque chose de bucolique, coloré, légèrement psychédélique, avec des galeries, des trucs granos, etc. J'avais dit à Caro qu'on pourrait y passer quelques heures et pendre des photos.

Il n'y a rien comme visiter un endroit un matin nuageux et venteux. C'est comme si l'endroit était sur un lendemain de veille. Si à l'entrée il y avait bien un murale qui pouvait faire un peu "on flotte et on est épanoui", il n'a pas fallu faire cinquante pas pour se retrouver dans un des lieux les plus troublants qu'il m'ait été donné de voir dans ma vie. L'endroit est désolé. On a commencé à faire quelques photos, mais on a dû s'arrêter très vite. Il y a des affiches demandant de ne pas en prendre. Faut bien être dans un endroit prônant la liberté d'expression... Les bâtiments au bord de l'effondrement, la peinture défraîchie, l'herbe plus folle que dans ma cour. Des chiens errent entre ce qu'on suppose être des rues. On a croisé des habitants. La plupart sont des hommes âgés entre 40 et 60 ans. Ils sont usés à faire peur. Leur yeux sont hagards. Ils boivent, jonchent le sol ou marchent vers nulle part.

Traumatisés, on s'est arrêté pour prendre un café. On a vu quelques femmes, un peu moins maganées. Et des enfants, encore intacts. Lorsqu'on a repris notre route, on est entré dans petite galerie présentant des photos. C'était sur le conflit entre la Chine et le Tibet. Le propos était pro-tibétain, il va sans dire. Il y avait aussi beaucoup de trucs sur le bouddhisme. En sortant, on a constaté qu'on était sur la rue la plus connue de la commune, Pusher Street. Inutile de préciser sa vocation. Officiellement, la vente libre de drogue n'y est plus acceptée. Cela dit, les visiteurs réguliers savent où s'adresser.

Comment en vient-on à fondre et confondre tout ça ensemble: drogue, art, bouddhisme, anarchisme, justice, alcool, épanouissement? Une chose me semble certaine. L'idéal des années 70, encore une fois, a tourné au cauchemar. D'ailleurs, rien n'est plus éloquent à cet egard qu'un slogan écrit bien proprement à côté de l'une des entrées de Christiania: "All we are saying is... give violence a chance!"

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