jeudi 12 juin 2008

Une photo vaut mille maux

Introduction: photos de guerre

La statue de la Petite Sirène est un incontournable de Copenhague. Je m'en serais bien passé, mais nous étions avec Rob, un ami autralien... et gay. Caro et lui étaient très enthousiastes à l'idée d'aller prêter respect au monument rappelant l'oeuvre d'Hans Christian Andersen, fils prodige de la ville.

Evidemment, le but de l'expédition était d'aller lui croquer le portrait. Un an autour du monde nous a appris que qui dit "photo", dit "Japonais". Et qui dit "prendre une photo la où des Japonais" tentent de faire de même, dit aussi "opération kamikaze". La statue est située sur un quai au bord de l'eau. Eh bien, il s'en est fallu de peu pour que Rob et Caro prennent une plonge! Des Nippones ça poussent. Pas à peu près. Elles crient des "Please, please!" qui se traduisent dans toutes les langues par "Tassez-vous de là, sinon!"

Le monde de la photo est fascinant. Tout au long de mon voyage, j'ai voulu écrire un blogue sur le sujet. Toujours, j'ai reporté, faute de temps et non d'idées. La bataille de la Petite Sirène m'aura convaincu de le prendre.

No photo (ou un peu de Botton)

L'intérêt de Ruskin pour la beauté et sa possession allait l'amener à formuler cinq idées essentielles sur la question: premièrement, que la beauté résulte d'un certain nombre de facteurs complexes qui affectent l'esprit psychologiquement et visuellement. Deuxièmement, que les êtres humains ont une tendance innée à admirer la beauté et à désirer la posséder. Troisièmement, qu'il existe de nombreuses formes inférieures de ce désir de possession, y compris le désir d'acheter des souvenirs et des tapis, de graver son nom sur des colonnes et de prendre des photos. Quatrièmement, qu'il y a une seule façon de posséder vraiment la beauté: en la comprenant, en prenant conscience des facteurs (psychologiques et visuels) qui la rendent possible. Et enfin, que la façon la plus efficace d'arriver à cette compréhension consciente est de tenter de décrire les belles choses à travers l'art, par l'écriture ou le dessin, qu'on se trouve avoir ou non le talent pour le faire.

Pour suivre les conseils de mon Botton et tenter de voyager à la Ruskin, je m'étais acheté, selon leurs bons conseils, des crayons à colorier... que je n'ai jamais utilisé et fini par abandonner. Par contre, vous le savez, j'ai écris! Je me suis aussi convaincu que je pouvais saisir la beauté avec le médium détesté par Ruskin: la photographie. Ai-je réussi en écrivant? Vous seuls le savez. Pour ce qui est de la caméra, si elle ne m'a pas toujours permis de saisir le superbe, elle a, à tout le moins, suscité bien des réflexions.

Ethique et esthétique

Peut-on prendre n'importe quoi en photo? Je ne m'étais pas posé longuement la question avant mon altercation avec une religieuse en Slovaquie. Des nonnes en costume de soeur volante, on ne voit plus beaucoup ça au Québec. Et voilà qu'elles passaient devant un mur de graffiti. L'occasion était belle pour une photo. Le clic m'a presque valu une claque. La plus jeune des "bonnes" soeurs m'a engueulé pour la peine. En slovaque s'il-vous-plaît! Elle criait "Ethika, ethika!" J'ai fait celui qui ne comprend pas la langue du pays... Sur le coup, j'ai trouvé qu'elle "freakait" un peu fort. Puis, j'ai réalisé que personne en Occident, moi compris, n'accepte qu'un étranger le saisisse sur pellicule, peu importe son état civil...

Si je n'avais pas vu le problème à photographier la religieuse, en Inde, j'ai cependant vu aisément ce qu'il y avait d'indécent dans le comportement de la plupart des touristes. Comment réagirions-nous si des inconnus nous posaient pendant que nous nous lavons ou débarquaient dans un salon funéraire pour prendre un cliché de notre grand-père dans son cercueil? Malheureusement, les voyageurs en Inde ne voient pas de manque de délicatesse dans le fait de photographier les pauvres se lavant dans le fleuve ou les cérémonies de crémation hindoues le long du Gange. Il n'y a pas plus de gêne face à la misère humaine. Au contraire, on perçoit une morbide fascination pour l'image qui choque. Chacun s'improvise photo-journaliste. Or, personne ne veut dénoncer ou informer. Il s'agit plutôt d'un voyeurisme qui se tranformera en exhibitionnisme lorsque le vrai "aventurier" pourra montrer à ses amis son album d'horreur démontrant son expérience authentique.

Pellicule ou image digitale?

Je voyage avec un appareil traditionnel, alors que de plus en plus de gens utilisent le numérique. Je n'ai pas besoin de vous faire la liste des avantages et inconvénients des deux types d'appareil. Je ne vous cacherai cependant pas ma frustration devant la plus récente technologie. Tout à coup, l'art s'est transformé. Alors qu'il se situait avant la pose, voilà qu'il s'est largement déplacé après. On retouchera, corrigera. Non pas qu'il n'y ait plus aucun effort de cadrage pour le photographe numérique, mais disons que l'hésitation à peser sur le bouton n'existe plus. Au pire, si la photo est mauvaise, on l'effacera. Conséquence? Une nouvelle forme de diarrhée du voyageur: TOUS les touristes prennent une DIZAINE de photos de TOUT ce qu'ils voient. La circulation s'en trouve perturbée, la vitesse d'un groupe encore plus. Sacrifiant trop souvent la qualité pour la quantité, les photographes ne choisissent plus leur sujet.

Le hic, vous le savez peut-être, c'est que ma femme a un appareil digital... et qu'elle prend de superbes photos. Il suffit d'aller sur Facebook pour s'en convaincre. Bien sûr, elle en a jetées des milliers. Vous devinez bien mon irritation lorsqu'ayant trouvé un thème intéressant et l'ayant saisi sur pellicule, je la vois peser quatre fois sur son déclencheur dans la même direction. On s'est chicané quelques fois... Heureusement, j'ai (presque) fini par me consoler. Primo, parce que nous allons avoir de magnifiques souvenirs. Secundo, parce qu'il faut voir son bonheur lorsqu'elle sort sa caméra et qu'elle se met à croquer un peu de tout.

La photo comme preuve (ou Encore un peu de Botton...)

L'impulsion dominante, quand on rencontre la beauté, est le désir de la retenir: la posséder et lui donner de l'importance dans notre vie. On ressent d'avance l'envie de dire: "J'étais là, j'ai vu ceci et cela a compté pour moi." Mais la beauté est éphémère, on la retrouve souvent dans des lieux où on ne reviendra peut-être jamais, ou bien elle résulte d'une rare conjonction entre la saison, la lumière et le temps qu'il fait. Le fait de prendre des photos peut calmer le désir de possession suscité par la beauté d'un lieu; notre crainte de perdre quelque chose de précieux peut diminuer à chaque déclic de l'obturateur.

Cela est tellement vrai psychologiquement, qu'on en vient à sentir que si on ne prend aucune photo, on ne voyage plus! Que d'angoisse j'ai éprouvée dans ces villes où j'étais en panne d'inspiration photographique! Comme s'il ne resterait rien de ces pays. Comme si, sans traces, je ne pourrais pas me souvenir ou même affirmer y être allé. Bon, j'ai fini par me raisonner. Or, ce n'est pas le cas de tous.

En effet, personne ne peut battre Jana, une américo-russe avec qui nous avons voyagé pendant un mois en Asie du Sud-Est. Celle-ci a poussé l'art du "ça c'est moi devant..." vers des sommets inégalés. Ok, j'avoue que, Caro et moi, n'apparaissons pas très souvent dans nos photos. Au point que parfois on peut se demander si nous étions du voyage. Mais Jana, c'est quelque chose. Elle ne se contente pas seulement des monuments. D'abord, précisons qu'elle possède un appareil digital avec les conséquences précédemment évoquées. Ensuite, ajoutons qu'elle est d'un sans gêne peu commun. Finalement, concluons en dévoilant qu'elle s'habille et se comporte comme une Playboy girl. Un mélange explosif! Résultats? Outre l'impatience généralisée des onze autres membres du groupe qui devaient se plier à ses demandes intempestives, répétitives et incessantes... Jana, bien décolletée, se collant contre un moine qui n'a pas le droit de toucher au pan du vêtement d'une femme! Jana couchée en pose sexy devant une statue de Bouddha dans un temple ancien! Jana interrompant un mariage cambogdien pour se faire prendre en photo avec une mariée medusée!

Conclusion: avez-vous vu nos beaux albums?

Que de saynètes ou de monologues d'humorites sur ces soirées consacrées à regarder les diapos de voyages dans le sud. Imaginez: on ne revient pas de deux semaines à Cuba. On a été parti onze mois. A notre retour, j'aurai pris une cinquantaine de films sur pellicule. Et Caro plus de 6000 photos numériques! Etes-vous encore nos amis? Moi, il n'y a rien qui m'emmerde plus que regarder les photos des voyages des autres. Je n'en prends pas pour les montrer. Je les prends pour moi.

Alors quoi? Alors, d'ici la fin de l'été, il y aura des albums qui traîneront dans notre salon. On ne vous invitera jamais à les regarder. On sait que vous êtes polis et gentils: on choisit bien nos amis, quand même! Vous vous sentiriez obligés. Si l'envie vous prend d'en parcourir un ou l'autre, grand bien vous en fasse. Ça nous fera même plaisir.

De toute façon, nous, on les sortira de temps en temps pour les regarder, quand la nostalgie de repartir nous prendra!

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