Le lourd passé: Quelques heures à BuchenwaldSi on se dirige vers le nord en quittant Weimar, la ville des Lumières allemandes Goethe et Schiller, on croise de nombreux jolis espaces verts où les gens vont pique-niquer. C'est un coin de pays de plus bucoliques.
En arrivant au Gedenkstätte Buchenwald, on remarque de grands bâtiments récemment rénovés et peints d'un beau jaune presque provençal. On se croirait à l'entrée d'un parc national, d'une colonie de vacances ou même d'un gros "resort".
Comme les touristes sont nombreux, je me dirige rapidement vers le centre d'information, avant que la foule de personnes âgées ne s'y rue, afin d'y cueillir un audio-guide.

Si les quais attenants aux rails de chemins de fer ne suprennents pas, le zoo, du moins ses ruines, ont de quoi surprendre les visiteurs. On a beau se faire expliquer que l'objectif était de montrer que la vie civilisée et normale se poursuivait pour les Allemands malgré la guerre, il est tout de même extrêmement troublant, de contempler les restes d'un petit jardin zoologique sur le site d'un camp de concentration.
C'est la première fois de ma vie que je mets les pieds dans un tel lieu. Comme plusieurs le savent, il s'agit de l'un des buts de mon voyage. Essayer de saisir, ne serait-ce qu'un peu, l'horreur humaine. Étrange, pensez-vous? Morbide? Pas pour un prof d'éthique, formé en lisant les écrits de théologiens victimes ou rescapés des camps de la mort.
J'ai passé quatre heures à Buchenwald. Il est difficile de mettre en mots ce qu'on ressent en marchant sur un site où ont été commises de telles atrocités. Ceux qui en ont fait l'expérience comprendront. Ce qui frappe d'abord, c'est l'immensité de l'endroit, puis le profond silence qui plane.
À ma grande suprise, peut-être que je me protégeais en plongeant dans les explications historiques de mon audio-guide, je ne suis pas senti chaviré au départ. Bien entendu, les cellules pour les prisonniers spéciaux laissent songeur. En franchissant le portail d'entrée dans le camp, on sent un certain m

alaise. Même à l'approche du bâtiment doté d'une immense cheminée, j'étais encore dans ma tête à réfléchir. Dans la première pièce, j'ai décidé de prendre une photo. Je me tenais devant une table d'autopsie en céramique blanche. J'étais seul. L'atmosphére était froide, lugubre. Puis, je me suis dirigé vers la porte close donnant sur la salle suivante. En l'ouvrant, je suis resté pétrifié sur le seuil. Oui, d'accord, j'étais bien conscient du lieu où je me trouvais. Oui, j'ai déjà vu plein de photos et de films. Mais, c'est comme si je ne m'y attendais pas. Comme si je ne l'avais pas vu venir. Derrière cette porte de bois, il y avait, évidemment, les fours crématoires. Malgré la lumière vive qui pénétrait pas les grandes fenêtres, j'avais le sentiment d'entrer dans une catacombe, de tomber dans un gouffre profond. Je n'ai pas pleuré toutes les larmes de mon coprs, comme je l'avais fait en voyant Schindler's List, il y a quinze ans. Je n'étais pas triste. Je ressentais plutôt un incroyable vide. Je suis resté quelques instants dans cet état. Puis, je suis sorti.
Bien que la visite proposée soit très instructive et que l'exposition d'oeuvres d'art réalisées par des prisonniers ou des survivants des camps m'ait touché, le reste mon parcours m'a semblé
étrangement futile. J'ai replongé dans mon audio-guide,
fuyant dans la connaissance.

Mon touble n'est revenu que dans l'autobus. En entrant dans Weimar, j'ai vu un concessionnaire Toyota. Ça m'a ramené à la réalité. Oui, la réalité si proche. Des personnes ont vécu ici au quotidien. À quelques kilomètres de l'horreur. Là où quelques annés auparavant, ils allaient pique-niquer. Se doutant ou même sachant ce qui s'y déroulait. Comment peut-on faire? Comment avoir la conscience tranquille? On ne parle pas ici de soldats nazis détraqués. Il est question de gens normaux. Où tout le monde était-il devenu fou?