mercredi 15 août 2007

Le lourd passé: Quelques heures à Buchenwald

Si on se dirige vers le nord en quittant Weimar, la ville des Lumières allemandes Goethe et Schiller, on croise de nombreux jolis espaces verts où les gens vont pique-niquer. C'est un coin de pays de plus bucoliques.

En arrivant au Gedenkstätte Buchenwald, on remarque de grands bâtiments récemment rénovés et peints d'un beau jaune presque provençal. On se croirait à l'entrée d'un parc national, d'une colonie de vacances ou même d'un gros "resort".

Comme les touristes sont nombreux, je me dirige rapidement vers le centre d'information, avant que la foule de personnes âgées ne s'y rue, afin d'y cueillir un audio-guide.

Si les quais attenants aux rails de chemins de fer ne suprennents pas, le zoo, du moins ses ruines, ont de quoi surprendre les visiteurs. On a beau se faire expliquer que l'objectif était de montrer que la vie civilisée et normale se poursuivait pour les Allemands malgré la guerre, il est tout de même extrêmement troublant, de contempler les restes d'un petit jardin zoologique sur le site d'un camp de concentration.

C'est la première fois de ma vie que je mets les pieds dans un tel lieu. Comme plusieurs le savent, il s'agit de l'un des buts de mon voyage. Essayer de saisir, ne serait-ce qu'un peu, l'horreur humaine. Étrange, pensez-vous? Morbide? Pas pour un prof d'éthique, formé en lisant les écrits de théologiens victimes ou rescapés des camps de la mort.

J'ai passé quatre heures à Buchenwald. Il est difficile de mettre en mots ce qu'on ressent en marchant sur un site où ont été commises de telles atrocités. Ceux qui en ont fait l'expérience comprendront. Ce qui frappe d'abord, c'est l'immensité de l'endroit, puis le profond silence qui plane.

À ma grande suprise, peut-être que je me protégeais en plongeant dans les explications historiques de mon audio-guide, je ne suis pas senti chaviré au départ. Bien entendu, les cellules pour les prisonniers spéciaux laissent songeur. En franchissant le portail d'entrée dans le camp, on sent un certain malaise. Même à l'approche du bâtiment doté d'une immense cheminée, j'étais encore dans ma tête à réfléchir. Dans la première pièce, j'ai décidé de prendre une photo. Je me tenais devant une table d'autopsie en céramique blanche. J'étais seul. L'atmosphére était froide, lugubre. Puis, je me suis dirigé vers la porte close donnant sur la salle suivante. En l'ouvrant, je suis resté pétrifié sur le seuil. Oui, d'accord, j'étais bien conscient du lieu où je me trouvais. Oui, j'ai déjà vu plein de photos et de films. Mais, c'est comme si je ne m'y attendais pas. Comme si je ne l'avais pas vu venir. Derrière cette porte de bois, il y avait, évidemment, les fours crématoires. Malgré la lumière vive qui pénétrait pas les grandes fenêtres, j'avais le sentiment d'entrer dans une catacombe, de tomber dans un gouffre profond. Je n'ai pas pleuré toutes les larmes de mon coprs, comme je l'avais fait en voyant Schindler's List, il y a quinze ans. Je n'étais pas triste. Je ressentais plutôt un incroyable vide. Je suis resté quelques instants dans cet état. Puis, je suis sorti.

Bien que la visite proposée soit très instructive et que l'exposition d'oeuvres d'art réalisées par des prisonniers ou des survivants des camps m'ait touché, le reste mon parcours m'a semblé
étrangement futile. J'ai replongé dans mon audio-guide,
fuyant dans la connaissance.

Mon touble n'est revenu que dans l'autobus. En entrant dans Weimar, j'ai vu un concessionnaire Toyota. Ça m'a ramené à la réalité. Oui, la réalité si proche. Des personnes ont vécu ici au quotidien. À quelques kilomètres de l'horreur. Là où quelques annés auparavant, ils allaient pique-niquer. Se doutant ou même sachant ce qui s'y déroulait. Comment peut-on faire? Comment avoir la conscience tranquille? On ne parle pas ici de soldats nazis détraqués. Il est question de gens normaux. Où tout le monde était-il devenu fou?

6 commentaires:

Anonyme a dit…

Mathieu, ça fait réfléchir tout ça. J'ai repensé à The Schindler's List, mais aussi à un livre Le liseur de Bernhard Schlink :
"Quand je repense à ces années-là,[nous] connaissions d'Auscwitz le portail avec son inscription, les lits superposés, les amas de cheveux et de lunettes et de valises; de Birkenau, le bâtiment de l'entrée avec sa tour, ses ailes et la voie ferrée le traversant. [...]
Elle regardait perpétuellement les quelques images dues aux photographes alliés et aux récits des déportés, jusqu'à ce que ces images se figent et deviennent des clichés."


Il y a quelque chose qui me dérange du cerveau humain, c'est qu'il parvient, en guise de protection (narcissique sans doute), à objectiver même les plus grandes atrocités.

Bon, mais trêve de triturations.
Chao
Haben Sie einen netten Tag

Anonyme a dit…

J'ai déjà dit a plusieur fois qu'on vit la même chose en ce moment mais que seul une distance physique fait la différence. Des génocides il y en a encore aujourd'hui, d'une nature différente certe, mais tout aussi dangereux. Tout aussi dévastateurs. Pas aussi systématique et planifiés mais quand même.
Merci pour le blogue Mathieu. J'aime te lire.

Anonyme a dit…

À te lire je le ressens plus que jamais et je n'ai que peu de commentaires:
silence et vide intérieur moi aussi ... comment pouvons-nous saisir ce qu'ils ont vécu (les juifs), comment pouvons-nous comprendre ce qu'ils ont pensé d'agir ainsi (les allemands)?
La bêtise extrême de cet animal qui se dit supérieur !

LOve and hugs

Anonyme a dit…

Marcel Germain a dit que le statut de touriste et celui de voyageur sont très différents...Il faut faire quelques ajustements pour passer de l'un à l'autre...

moi

Anonyme a dit…

Dear Mathieu,

I just read your last blog entry and I'm speechless...but you have summed up what I think visiting such a place is. You feel it inside of you - not necessarily emotion but the emptiness that you can't put your finger on...you just know.

Thanks for writing such a profound entry...it touched me very much.

Belle.De.Nuit a dit…

Buchenwald était un camp de concentration. Contrairement aux camps d'extermination, sa fonction première n'était pas l'exécution des détenus. Pourtant, cela n'a pas empêché l'assassinat de plusieurs dizaines de milliers de personnes au nom de l'uniformité.

Lorsqu'on voit une photographies de ces atrocités, ça nous trouble, ça nous bouleverse, mais il n'est pas bien long que l'on passe à autre chose.

Lorsqu'on voit ces lieux de nos propres yeux, lorsqu'ils ne sont pas imprimés sur une feuille de papier, ils viennent nous chercher de l'intérieur et c'est maintenant nous qui sommes figés dans le temps. On se sent vide, on se sent misérable, impuissant, voire coupable.

Comment se fait-il que des êtres humains aient pu commettre des barbaries de la sorte alors qu'il nous est presque impossible d'y penser ?

Hypothétiquement, le mal serait présent à l'intérieur de chacun d'entre nous. Il ne suffirait que d'un événement pour l'activer. Lors du génocide rwandais, il s'agissait de voisins qui s'entretuaient à coups de machettes, alors qu'ils s'étaient côtoyés toute leur vie. Serait-ce la peur qui attise le mal? Autrement, qu'est-ce qui expliquerait que des gens normaux peuvent agir de la sorte ? Qu'est-ce qui expliquerait que nous pourrions, un jour ou l'autre, se retrouver à leur place ?

Enfin bref, je vous souhaite de trouver ce que vous chercher, que ces expériences troublantes peuvent, du moins, vous permettrent de déchiffrer certains mystères de la vie humaine.

Isabelle