L’âge de nos bâtiments canadiens les plus anciens fait sourire bien des Européens. Quelle ne fut donc pas ma surprise lorsque Ulrich, notre hôte à Berlin, vanta le fait qu’il demeure dans un immeuble centenaire. Au fil des discussions et des visites historiques, j’ai fini par saisir plus concrètement l’ampleur de la destruction subie par l’Allemagne à la fin de la Seconde Guerre mondiale, certaines villes étant démolies à plus de 80%.
Dans un tel contexte, la reconstruction devient un acte d’une très grande complexité. D’abord, en raison de l’étendue des dégats subis par les habitations de la population civile, mais aussi à cause de la haute portée symbolique que chaque décision liée à la restauration des lieux historiques.
Dresden fut pratiquement rasée en février 1945. La magnifique vieille ville fut réduite en ruines. Si le gouvernement communiste fit rebâtir le Zwinger et l’Opéra à partir des matériaux récupérables sur les sites, d’autres immeubles ne furent pas restaurés sur le coup. Ce que n’est que des decennies plus tard que l’on décida de bâtir de nouveaux "anciens" bâtiments avec une apparence identique à celle de l’époque où ils avait été initialement construits. Ainsi, le "Vieux-Dresden" n’est qu’une façade, une illusion. Si la stratégie est bonne sur le plan économique et pour le tourisme, elle pose la question de l’authenticité. Si les pyramides d’Egypte étaient totalement détruites, devrait-on les remettre sur pieds? Quelle valeur historique aurait un tel lieu? N’en va-t-il pas de même ici en Allemagne?Potzdam Platz, située en plein coeur de Berlin, fut jusqu’au second conflit mondial l’un des importants centres de la ville. Lors de la séparation de l’Allemagne, la frontière divisant Berlin en deux (et éventuellement le Mur lui-même) fut dessinée pour passer par là. Lors de la réunification, ce vaste "no man’s land" en plein milieu de la ville devait être réaménagé. En érigeant un ensemble de gratte-ciel et de bâtiments extrêmement modernes et de style très américain, le gouvernement affirmait clairement la victoire du capitalisme sur le socialisme. Ce message politique s’est cependant traduit par la transformation d’un quartier riche historiquement en une vaste aire commerciale, sans harmonie urbaine avec les rues environnantes.
Toujours dans la capitale, les querrelles entourant la construction du Monument pour les victimes de l’Holocauste ont meublé les discussions parlementaires et alimenté les controverses médiatiques pendant huit ans! Quel style, quel lieu, quel architecte, quel matériel, quel fournisseur, quel nom officiel pour le mémorial? Evidemment, en Allemagne, dès que la question juive est abordée, tout devient très délicat. Au camp de concentration de Buchenwald, près d’Erfurt, le problème en est un de mauvaises herbes. Doit-on asperger de poison la vie qui pousse dans un lieu qui veut rappeler à l’humanité l’horreur des crimes qui y ont été commis? Doit-on conserver les camps de la mort? Doit-on redonner à la nature ces vastes cimetières?Les questions de ce genre où se mêlent éthique et esthétique sont légions. A chaque occasion, les choix architecturaux et urbanistes sont cruciaux. Des lieux historiques sont restaurés, d’autres changent de vocation et certains sont carrément détruits. Que garder du passé, pour la mémoire? Le voyageur en quête d’histoire voudrait que tout fut gardé intact. Il voudrait voir le vrai Checkpoint Charlie séparant Berlin-Est de Berlin-Ouest, et non le Disneyland pour touristes qu’ils en ont fait. Il en va autrement pour les habitants du pays qui doivent aller de l’avant, vivre dans leur temps. Et qui veulent, souvent légitimement, effacer de douloureux souvenirs.
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