dimanche 29 décembre 2013

Au pays de la littérature


En octobre dernier, je vous confiais que lire et voyager constituent pour moi des actes intimement liés, voire indissociables. Parcourir le monde, sans roman, c'est passer à côté d'une chance inouïe de découvrir l'autre et sa culture. Aussi triste, selon moi, que d'aller en Chine sans marcher sur la Grande Muraille ou en Australie sans explorer la Great Barrier Reef!

Tout a débuté en 2000. Mon deuxième voyage à l'étranger. J'ai lu Italo Calvino et Primo Levi en traversant l'Italie. Je n'étais pas conscient de l'importance de ce choix. C'était une idée comme ça, un jeu. En 2007-2008, lors de notre premier tour du monde, j'ai profité de notre passage en République tchèque pour m'attaquer à Kundera, Kafka et Hasek. Je connaissais le premier, mais en reportait toujours la lecture. Le musée consacré au suivant m'a ouvert à son monde et m'a donné le courage de m'attaquer à son oeuvre. Quant au dernier, je n'aurais jamais entendu parler de lui sans avoir mis les pieds dans son pays. Ensuite, il en fut de même avec Zweig en Autriche et Mankell en Suède. Voyager m'a alors amené vers la lecture, m'a ouvert à autre chose, a fait pénétrer l'inconnu dans la bibliothèque.

Puis, le jeu, comme c'est souvent le cas, est devenu un besoin, une nécessité, une dépendance, une compulsion. Désormais, hors du pays, je ne lirais plus que des auteurs provenant de pays sur ma route ou des romans dont l'action se déroule dans un endroit inscrit à mon itinéraire. Maladie mentale? Peut-être... M'en fout.

Cette fois, mon parcours littéraire a débuté en Islande. Après un mois de préparation intense, j'ai pris le premier avion fatigué. Je voulais du bonbon, du facile. Bref, du policier. Les Scandinaves font école depuis une décennie. L'Islandais Arnaldur Indridason fait partie de l'élite. Depuis le 2 août, j'ai lu ses neuf oeuvres traduites en français. Ce coup de foudre ne s'explique pas seulement par l'épuisement intellectuel! J'aurais pu en consommer un ou deux puis passer à autre chose. Qu'a-t-il de si particulier? Ses romans ne pourraient se passer ailleurs. Remake à l'américaine impossible! Très rare, spécialement pour un suspense. Comment cela se fait-il? Les enquêtes d'Erlendur Sveinsson sont enracinées dans la géologie exceptionnelle de l'Islande, dans la génétique unique de ses habitants, dans l'histoire singulière de cette contrée. Et d'avoir fait un tour de l'île m'a permis de percevoir et d'apprécier cette qualité.

Il y a cinq ans, trouver des bouquins en français relevait parfois de l'exploit, et je devais me contenter de ce que je trouvais, comme Alice au Pays des Merveilles... Cette fois, nous sommes partis avec un Kindle. Est-ce que ça règle tous les problèmes? Pas vraiment. Bien des oeuvres ne sont pas disponibles chez Molière. Par ailleurs, lire les même livres que ma douce est un choix économique. Or, elle, elle lit en anglais. Me voilà donc doublement en territoire étranger: je lis sur ailleurs dans une langue autre que la mienne. Que de trésors m'étaient inaccessibles! Comme Jhumpa Lahiri qui décrit, dans Interpreter of Maladies et dans Unaccustomed Earth, l'expérience souvent difficile mais toujours fascinante des immigrants indiens venus s'établir en Amérique. Outre Indridason, neuf des douze autres romans que j'ai lus depuis mon départ sont dans la langue de Shakespeare. Me voilà plus riche. Merci à ma douce, aux auteurs qu'elle fréquentait sans moi, merci au budget serré du voyageur que je suis.

Parfois, le plaisir est simplement de reconnaître les lieux et certains traits socio-culturels comme avec Jo Nesbo dont le premier roman se déroule à Sydney et le deuxième à Bangkok. On comprend mieux l'action quand on a en tête la rue ou quand on ressent la chaleur étouffante, quand on connait la situation des Aborigènes ou le problème de la prostitution. D'autres fois, c'est simplement la joie de découvrir une oeuvre qui, si elle est un classique ou un best-seller pour les habitants d'un coin de la terre, n'est pas parvenue jusque chez Renaud-Bray ou à la Librairie du Soleil. Ainsi, Elizabeth Harrower (The Watch Tower) et Romy Ash (Floundering) nous entrainent dans des histoires familiales dramatiques et riches parce qu'universelles. Que ce soit en Australie n'a pas d'importance, mais sans avoir fait un tour là-bas, je n'y aurais pas eu accès.

Cependant, l'expérience la plus forte demeure celle où la lecture permet de saisir un peu plus la réalité sociale du pays et où l'exploration de celui-ci rend la compréhension du roman plus profonde. J'ai eu le privilège de vivre cela quatre fois depuis mon départ. Je ne reviendrai pas sur Behind the Beautiful Forevers de Katherine Boo: il a déjà fait l'objet d'un blogue fort commenté en automne. Vous savez déjà combien ce livre m'a remis en question. L'oeuvre d'Andrea Hirata, The Rainbow Troops, raconte le combat d'une poignée d'élèves et de leur enseignante pour garder leur école de campagne ouverte. C'est touchant parce que le récit est véridique, mais surtout éclairant sur le traitement réservé aux minorités en Indonésie. Sur le même pays, Christopher Koch a écrit en 1978, The Year of Living Dangerously, qui semble étrangement d'actualité: gouvernement corrompu, population appauvrie, relations diplomatiques tendues avec l'Occident. Bien qui fictive, l'histoire nous est racontée dans la perspective réaliste du correspondant international qui est à la fois témoin privilégié du drame humain et spectateur impuissant ou même insensible devant ces mêmes événements. Étonnamment, c'est tout ce que j'avais appris sur les marionnettes artisanales et les légendes tradtionnelles qu'elles mettent en scène qui m'aura permis de comprendre davantage l'intrigue! Finalement, à la veille de mon départ pour l'Afrique du Sud, j'ai terminé Burger's Daugther de Nadine Gordimer qui présente la lutte pour l'égalité raciale à travers ses effets sur la vie familiale de ceux qui la mènent. Prix Nobel de littérature, activiste anti-apartheid, elle me donne, j'en suis déjà convaincu, des clés pour comprendre la complexité et la particularité des rapports entre les Noirs et les Blancs, même si ce titre est paru il y a maintenant trente-cinq ans. Certaines oeuvres ne vieillissent pas tant elles pénètrent une société. Je sens déjà que ma visite à Robben Island et mon tour guidé sur l'art de la rue à Cape Town n'auront pas la même couleur, c'est le cas de le dire, que si je m'y étais présenté sans Lionel et Rosa Burger.

Voilà, c'est tout! "Vraiment?" demandent les vrais, ceux qui nous suivent pas à pas, qui n'en manquent pas une seule. Et Les Frères Karamazov? Bravo, lecteurs attentifs, lectrices passionnées! Depuis le 2 août, si vous ne le saviez pas, je lis, à haute voix pour ma douce, ce chef-d'oeuvre de Dostoïevski. Kindle dit que nous avons lu 55%... C'est bon? Il y a des pages sublimes et d'autres emmerdantes sans fin. Parfois, c'est hilarant. Des fois, on a l'impression de lire un roman d'anticipation tant sa lecture du futur de la Russie est clairvoyant. Est-ce que ça nous aide à saisir l'âme russe? Sans aucun doute. Est-ce qu'on comprend mieux le pays de 2013. Tout à fait. Est-ce que je vous le recommande? Hum... C'est moins cher que de voler jusqu'à Moscou!

Je vous laisse maintenant, un roman m'attend. Mon voyage dans le monde des mots n'est pas terminé. Vous devinez ce qui s'en vient... Un continent littéraire s'ouvre à moi qui n'avait lu auparavant d'africain que William Boyd. Allez, bon voyage ou bonne lecture à vous!

3 commentaires:

Dé a dit…

L'Afrique te ramènera peut-être à la langue de Molière... La littérature de la francophonie africaine est fascinante et fort dépaysante. J'ai eu l'occasion d'y jeter un oeil lors de mes lointaines études littéraires. Bonne lecture!

lah a dit…

Tous ces livres merveilleux que Renaud-Bray ne tient pas ... tu ne les rapportes pas. Où les 5 meilleurs seront des souvenirs de voyages à partager au retour ?

Frère Denis junior a dit…

Captivant ton blogue, je viens de lire ton premier texte. Bravo pour cette incursion dans le monde du voyage et de la lecture concomitants. Une idée que j'essaie d'appliquer parfois mais à échelle plus réduite, genre lecture gaspésienne dans cette région, ou lecture "autochtone" en camping, etc. Une riche idée en tout cas. Bonne continuation dans l'hémisphère austral!