samedi 2 novembre 2013

Islam, sauce indonésienne


Lorsque je débute mon premier cours sur l'Islam, je demande toujours à mes élèves de me nommer le pays ayant la plus grande population de musulmans sur la planète. Les réponses fusent: Arabie Saoudite, Irak, Égypte, Iran, Algérie, etc. Toutes mauvaises. C'est l'Indonésie qui en compte plus de 202 millions! Je ne savais pas à quoi m'attendre de ce pays, mais je me suis dit: au moins, j'en ai fini avec les temples hindous et bouddhistes qui ont parsemé ma route depuis le 15 septembre. Pas qu'ils sont ennuyeux à visiter, mais c'est comme manger du riz tous les jours. À un moment donné, on a le goût de changer le menu!

Une des premières journées en sol indonésien, notre guide local nous emmène voir le mondialement reconnu Institut de Technologie de Bandung. Quelle n'est pas ma surprise d'y apercevoir un magnifique Bouddha! Je demande ce qu'il fait là et me fait répondre que les Indonésiens ont beaucoup de respect pour le grand sage. On retrouve sa statue dans la plupart des universités. Les musulmans d'ici ne croient pas en lui, évidemment, mais ils trouvent que son enseignement philosophique est fort pertinent. Ah bon...

La même journée, en revenant d'un concert de musique folklorique, j'aperçois un magasin vendant de l'alcool. Euh... C'est légal? Bien sûr! Et qui boit si 87% des gens sont musulmans au pays? Le guide éclate de rire. Il y a des bons et des moins bons musulmans! Ce n'est pas permis en théorie, mais dans les villes, l'anonymat aidant, il arrive que certains boivent. D'accord...

Quelques jours plus tard, nous sommes à Pangandaran. Après une tournée du marché, pendant laquelle notre guide local musulman a fait des jokes de cul avec des bananes (!), nous sommes dans l'atelier d'un artisan de réputation nationale. Sa spécialité: la confection de marionnettes traditionnelles. Après avoir admiré ses habiletés manuelles à sculpter le bois, il se met à nous jouer une saynette. Normalement, lorsque le spectacle est présenté au théâtre, il dure dix heures! Un seul marionnettiste assume tous les rôles. Il manipule les personnages, qui entrent parfois dans de violents combats, fait les diverses voix et joue la musique avec ses pieds! On suit l'histoire. Tiens, je la connais: Rama voit sa femme Sita être enlevée par le démon Ravana et part à sa rescousse. C'est tiré du Ramayana, un des écrits sacrés de l'hindouisme. Hein!? Excusez-moi, les Indonésiens continuent à raconter les textes hindous? Oui, oui. Même que certains imams utilisent ces histoires dans leur enseignement de l'Islam. Vraiment...

Prochaine destination: Yogyakarta. Ses deux principales attractions touristiques sont le temple bouddhiste de Borobudur (le plus grand au monde!) et Prambanan, un complexe de 240 temples hindous! Après une semaine en Indonésie, je n'ai toujours pas mis les pieds dans une mosquée! Je vais prendre les choses en main. À l'occasion d'une journée libre le lendemain, je pars à dos de moto avec deux Belges et nos guides pour un tour sur les religions. L'Islam est au menu. Enfin! Premier arrêt: un kiosque au bord de la rue où une femme prépare et vend des fleurs empaquettées dans des feuilles de palmier. Notre guide nous explique qu'elles servent dans les rituels animistes voués aux esprits des ancêtres. Il nous parle aussi de magie blanche et de magie noire, de guérisseurs et d'ensorcelleurs! Je suis interloqué. Qui fait encore appel à de telles pratiques? La plupart des gens me répond-on. Mais ne sont-ils pas musulmans? N'est-ce pas totalement hérétique? Théoriquement, oui... cependant la plupart des gens ont conservé au moins un peu d'animisme dans leur vie religieuse. Décidémment...

Je pourrais continuer ainsi longtemps. Les mères accouchent traditionnellement de leur premier-né dans la maison de leurs parents comme l'a fait Maya, mère de Siddharta Gautama (a.k.a. Bouddha). Certaines femmes sont voilées, d'autres pas. Les femmes travaillent hors de la maison (rarissime en Inde musulmane) et conduisent voitures et motos (inconcevable en Arabie Saoudite).

Bien sûr, l'Islam n'est pas sans influence sur la vie des gens. L'appel à la prière surgit cinq fois par jour. Tous ne prient pas à chaque occasion, mais la plupart se tournent vers Allah quotidiennement. La morale sexuelle demeure sticte. Pas de sexe avant le mariage. On peut cependant se fréquenter en public, par exemple amener sa blonde au cinéma ou au restaurant. Cependant, un couple non-marié ne peut être laissé seul dans une chambre... Certains hommes m'ont dit avoir respecté ces règles (imaginez, demeurer vierge jusqu'à 27 ans!), mais d'autres m'ont avoué avoir eu des "friends with benefits", ce qui est évidemment hautement immoral. Il semble que les choses changent, lentement. Comme partout ailleurs, dans les villes, plus vite qu'à la campagne. Chez les gens éduqués, plus rapidement que chez les autres.

Avec tous ces mélanges de foi, on ne peut être supris d'apprendre que certains groupes musulmans orthodoxes, comme le Islamic Defenders Front, se soient formés et qu'ils mènent un combat par des moyens violents dans l'espoir de restaurer un Islam pur. Avec le peu que j'ai vu au cours des derniers jours, je crois, heureusement, que leur combat est perdu d'avance. L'Indonésie semble être une terre de tolérance. Et cela est dû à la façon par laquelle cette partie du monde a été mise en contact avec l'Islam: une approche axée sur le vivre ensemble, sur l'exemple à donner, sur le respect des traditions locales tant animistes qu'hindoues que bouddhistes. Comme le disait l'un des neuf saints musulmans ayant répandu l'Islam sur l'île de Java au 15e siècle: "Il faut javaniser l'Islam et non islamiser Java!" Force est de constater que son but a été atteint.

Je vais quitter l'Indonésie avec une vision enrichie de la religion musulmane, moins livresque, moins arabe, moins orthodoxe. Si je garde certaines réserves quant à la manière dont l'Islam se concrétise dans de trop nombreux endroits sur la planète, je suis aussi désormais habité par l'espoir que le modèle indonésien, toujours lui-même en évolution, saura prévaloir et qu'Islam rimera toujours davantage avec tolérance.

2 commentaires:

Louise Fortier a dit…

Mathieu, je t'assure qu'il n'y avait aucune femme voilée il y a 30 ans, sauf peut-être à Aceh, au nord de Sumatra, fief des extrémistes musulmans. Il y avait même une guerre de guérillas entre eux et l'armée. Je constate donc qu'ils ont tout de même fait du chemin, mais je suis contente de lire ici que la tolérance et l'islam particulier de ce pays est toujours en vigueur.
Dans le village où j'étais, les gens apprenaient l'arabe que pour lire le Coran. Un Canadien avait commencé à étudier cette langue, mais sa famille d'accueil a exigé de lui qu'il adopte l'islam s'il voulait continuer. Quant aux filles du groupe, nous ne pouvions pas aller en bateau à la pêche (activité principale de ce village). Mais les Indonésiens sont d'une politesse et d'une réserve incroyable, inventant mille et une excuses pour annuler la sortie à la pêche sans nous dire la vraie raison. La petite mosquée ne pouvait recevoir hommes et femmes en même temps. Par ailleurs, des Chinois vivaient au bout du village. Il n'y avait pas vraiment de liens entre ces bouddhistes et les musulmans, mais aucune animosité non plus. Voilà donc un petit portrait de l'époque qui confirme ta perception de l'Islam là-bas. Je te suis actuellement avec beaucoup d'attention et de nostalgie, Matthieu. Quel beau voyage vous faites!

lah a dit…

Vraiment intéressant ce pot-pourri religieux. C'est peut-être une façon d'éviter les guerres de religion: faire une espèce de soupe avec les ingrédients de tout le monde alors c'est la recette de tout le monde. Pas pratique pour le prof par exemple. Et l'État là-bas, il est laïc ???