jeudi 5 septembre 2013

Mensonges


Alors que nous parcourons le Royal Mile dans le Vieux-Édimbourg, entre deux anecdotes écossaises des plus savoureuses, le gars du Sandemans Tour nous lance: "La seule chose exacte dans le film Braveheart, c'est le nom des personnages!" Le lendemain, nous sommes dans les Highlands, notre guide Nic nous demande: "Qui a vu Shrek? Et qui a vu Braveheart? Le premier est plus fiable historiquement que le second!" Plus tard dans la journée, je l'aborde en lui faisant remarquer que les Écossais ne semblent pas beaucoup apprécier le film de Mel Gibson. Elle me rétorque: "La plupart trouvent que le film est excellent. C'est seulement qu'il trahit l'authentique histoire, comme bien des films d'ailleurs. Cela dit, c'est de la très bonne fiction!" Elle m'a ensuite donné une série d'exemples qui vont de l'invraisemblable apparence de Wallace (arborant le maquillage bleu de combat propre aux Pictes alors qu'il est un Scot, et portant un anachronique kilt) à son impossible rencontre avec la princesse Isabelle qui n'avait que six ou sept ans à l'époque, en passant par l'absence des événements réels de la Bataille de Stirling, la victoire décisive du grand guerrier.

Voyager est une mise à l'épreuve de la vérité. Celle que nous prenons pour acquise, que ce soit au travers du cinéma ou en raison des constructions simplifiées que nous nous sommes faites, un mélange de préjugés, d'ignorance, de demi-vérités ou de simplifications. Se rendre sur place, là où se sont déroulés les événements passés, là où se vivent ceux de l'actualité, nous force à poser un regard nouveau sur la réalité. À nous en rapprocher autrement. Je dis bien autrement, car sommes-nous automatiquement plus proche de la vérité? Les Écossais ne nous disent pas nécessairement seulement les vraies affaires sur l'Écosse, ni les Russes sur la Russie. Un peuple peut mentir ou se mentir sur son histoire. Il est normal d'idéaliser, de vouloir montrer le meilleur, d'arrondir un peu, de lisser le tout. Peut-on les blamer? Est-ce qu'on ne fait pas de même? On ne se vante quand même pas dans nos musées du mauvais traitement infligé aux peuples autochtones...

Le voyage ne nous confronte pas uniquement au défi de départager la réalité de la fiction dans ce que nous racontent les habitants des pays que nous visitons. Il met aussi en scène nos propres mensonges de voyageur. Car soyons honnêtes: nous nous créons un mythe personnel. Nous embellissons nos récits, exagérons nos aventures, taisons nos bourdes ou notre ennui. Nous voulons montrer que nous avons eu des vacances extraordinaires, que nous avons vécu un voyage fantastique. Nous voulons surtout montrer que nous avons fait les bons choix.

Voyager pendant un an rend difficile une telle mythologie. C'est long une année. On ne vit pas dans un rêve ou un conte de fée. Si un voyage de deux semaines vécu sous l'adrénaline peut à la rigueur être dépeint de manière romancée, on ne peut tenir le coup pendant des mois. La réalité nous rattrappe. Il faut alors faire des choix. Est-ce qu'on ment ou au pire on tait? Ou dit-on la vérité? Notre entourage nous trouve chanceux ou courageux de vivre notre grand périple autour du monde. Il y a un peu de ça. Beaucoup d'efforts aussi. Mais il y a aussi la réalité.

La vérité, c'est que chaque jour n'est pas palpitant. Cette semaine, je ne sais pas quoi écrire sur Facebook. Je me suis rendu compte de la pression de mettre son statut à jour. Du ridicule de nourrir cette bête insatiable. Sauf lors de la grève étudiante, je n'avais rien écrit sur Facebook depuis mon dernier voyage autour du monde en 2008. Et voilà que je me suis laissé prendre au piège. La vérité, c'est qu'il y a des moments plates. Si je dis que je m'emmerde un peu, je vais me le faire reprocher. Les jaloux diront avec raison: ne te plaint pas, tu es chanceux d'être en vacances en Écosse. Si je dis que je vis des moments trépidants, je mentirai. Depuis quelques jours, je me tais. Parce que la vérité, c'est que I'Islande et la Russie étaient plus exotiques et propices aux anecdotes savoureuses. La vérité surtout, c'est que je suis fatigué, même si Édimbourg est magnifique, parce que deux semaines avant de quitter le Canada, j'ai commencé à éprouver des douleurs au pied droit. Et que depuis, j'ai mal. Tous les jours. Après la première heure de marche, ça commence. Chaque pas du pied droit me fait souffrir. La vérité, c'est qu'hier j'étais content de jouer les touristes et d'embarquer dans un bus pour me faire trimballer sans avoir à marcher. La vérité, c'est qu'aujourd'hui, je suis resté à l'appartement pour reposer ma vieile papatte de mononcle. On est loin de Braveheart... ou même de Shrek.

2 commentaires:

Dé a dit…

Ta journée a peut-être été plate et sans histoire, mais Pat et moi avons trouvé tes réflexions très intéressantes!

lah a dit…

Je suis impressionnée par ton honnêteté. Drôle de hasard: je me posais justement ce genre de questions la semaine dernière à votre sujet. J'apprécie beaucoup tes commentaires sur le fait que la vie, c'est la vie partout et que le voyage n'est pas toujours un séjour au paradis. Ça sonne tellement plus vrai. Je reprends ma question précédente: comment va la zénitude?