samedi 21 septembre 2013

Dialogues indiens


Dialogues indiens #1: comment se débarasser de celui qui insiste

- Êtes-vous intéressé à visiter notre ville?
- Non, pas vraiment.
- Avez-vous besoin d'un taxi?
- Non.
- Peut-être plus tard?
- Je vais vous téléphoner, promis.

- Voulez-vous de la crème glacée?
- Non, merci!
- Elle est très bonne et pas chère.
- Désolé, je suis venu en Inde pour perdre du poids.

- Voulez-vous une carte de la ville?
- J'en ai déjà une.
- Des cartes postales?
- Non, je n'ai pas d'amis.
- Voulez-vous faire un tour guidé? Allez visiter un bidonville?
- J'y suis déjà allé.
- Allez au Temple Mahalaxmi?
- C'est fait.
- À Dhobi Ghat? À la Mosquée Haji Ali? Au Musée Gandhi?
- Non, je suis déjà allé à tous ces endroits: je suis un expert de Mumbai! Je peux même vous offrir un tour guidé, ça vous intéresse?

- Voulez-vous faire un tour de bateau et aller sur les îles?
- Non
- Peut-être plus tard?
- Peut-être jamais...
- Peut-être demain?
- Peut-être dans une autre vie.
- On ne sait pas ce qui va arriver dans une autre vie.
- En effet.


Dialogues indiens #2: pour comprendre la surpopulation et le manque d'emplois

Nous descendons pour déjeuner, nos sacs de linge sale en mains. Alors que nous sortons du vieil ascenseur avec grillage coulissant et porte à l'étage, le valet se précipite vers nous:

- Bonjour! Laissez-moi vous ouvrir la porte!
- Merci!
- Vous avez bien dormi Madame?
- Oui, merci!
- Et vous Monsieur?
- Bien, merci!
- Oh, vous auriez dû m'appeler pour que je vienne chercher votre lavage.
- Ça va, nous descendions de toute façon pour déjeuner.

Nous arrivons au restaurant de l'hôtel pour déjeuner. Nous sommes seuls.
(1er serveur): Bon matin!
(Mat et Caro): Bon matin!
(2e serveur): Bon matin!
(Mat et Caro): Bon matin!
(3e serveur): Bon matin, Madame, Monsieur!
(Mat et Caro): Merci!
(4e serveur): Bon matin à vous!
(Mat et Caro): Merci...
(5e serveur): Bon matin!
(Mat et Caro): ...

Le serveur nous accompagne le long des tables du buffet:
- Voici des oeufs!
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- Merci!
- Voici du pain!
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- Merci.
Voici des céréales!
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- Oui.
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- Voici du jus en fontaine!
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- Je vois.
- Voici des muffins!
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- ...

Je décide de me préparer du pain grillé. J'ai à peine abaissé les tranches que le serveur #2 accourt:
- Je vais le faire pour vous!
- Merci, ça va aller.
- Non, j'insiste: c'est mon travail!
- ...

Nous sortons à peine du restaurant. Le valet se précipite sur nous:
- Je vous fais appeler un taxi?
- Merci nous allons marcher.
- Avez-vous besoin d'une bouteille d'eau, il va faire si chaud?
- Merci, mais nous en avons déjà une.
- Puis-je vous aider à vous orienter?
- Ça va, vous nous avez donné une carte du quartier hier.
- Laissez-moi vous ouvrir la porte. Bonne journée!
- À vous aussi!

Le jour du départ, nous nous présentons à la réception pour le "check-out". Le valet nous aborde:
- J'espère que vous avez aimé votre séjour chez vous.
- Beaucoup, merci pour tout!
- J'espère que vous n'avez manqué de rien.
- De rien, c'était parfait.
- Avez-vous apprécié le service?
- C'était impeccable!
- Nous sommes si fiers de vous avoir reçus.
- Si nous revenons à Mumbai, nous réserverons ici, promis.
- Pouvez-vous inscrire un commentaire sur TripAdvisor?
- Bien sûr!
- Je vous appelle un taxi.
- Merci bien.
(une fois dehors)
- Dans votre commentaire, pouvez-vous mentionner mon nom, Rajesh, s.v.p.?
- Nous n'y manquerons pas.

Dialogue indien #3: l'art du compliment

Caroline se rend seule à la page. Quatre adolesentes l'abordent.

- Bonjour Madame, quel est votre nom?
- Caroline.
- Moi, c'est Stefany, voici Karen, Sarah et Shanti.
- Vous avez de beaux yeux Madame!
- Merci, vous aussi!
- Quel âge avez-vous?
- 43 ans.
- Vous avez l'air bien plus jeune! Êtes-vous Britannique?
- Non, je suis Canadienne.
- Ah, votre peau est si pâle. Vous avez l'air d'un poulet frais!
- ...

(Pseudo) Dialogue indien #4: comment détecter le "wannabe" indien

Nous sommes dans le train pour Goa. Un Californien qui passe plusieurs mois par année ici, au point de parler l'hindi, et dont le look se situe entre Bob Marley, un hippie et un Indien nous raconte une anecdote de l'un de ses précédents voyages.

- Une fois, j'étais avec quelques autres gars et nous avions fait un bout ensemble dans le nord du pays. En fait, nous nous apprêtions à traverser au Népal. Je savais que l'un d'entre eux avait eu des démêlées avec la police pour une histoire de drogue. Nous étions au poste frontier et les gardes ont commencé à fouiller les bagages. J'ai senti que mon co-voyageur devenait nerveux. Alors j'ai sorti mon tam-tam et je me suis mis à jouer en chantant la chanson préférée de Gandhi. Tout le monde la connait en Inde, plus que l'hymne national. Les gardes nous ont trouvé tout à coup moins louches et fort sympathiques. Ils ont fredonné un peu avec nous et nous sommes passés sans problème!

(C'est un pseudo dialogue, car je n'ai pas eu assez de couilles pour l'engueuler. J'ai quitté cette section du wagon. Voici donc ce que je me suis dit et ce que j'aurais aimé répliquer.)

- Ah ben mon tab... Espèce de crosseur, de faux-jeton, d'hypocrite, de trou-de-cul! Tu te déguises en Indien, tu parles leur langue, tu viens vivre ici à chaque année pendant des mois... mais pour fourrer les gens du pays, tu prends leur figure historique la plus sacrée, tu les manipules à l'aide du chant préféré du Père de la Nation, un homme juste et droit. Tu n'as vraiment rien compris de ce pays, tu es et resteras toute ta vie un wannabe indien!

Quand nous sommes sortis du train, je l'ai recroisé. Il avait sorti son tam-tam et chantait à tue-tête. Les Indiens, interloqués, le regardaient passer avant de retourner à leur écran d'I-phone.

Dialogue indien #5: parce qu'un peu de surréalisme, ça fait du bien

Ici, les chiens errants sont légions. Il fait si chaud qu'ils sont généralement couchés sur les trottoirs quand ce n'est pas en plein milieu de la rue, aussi apathiques que les vaches sacrées. Ils ne jappent que la nuit tombée lorsque l'envie prend aux Indiens de faire sauter des pétards ou des feux d'artifice en les jetant directement dans un grand feu de joie au milieu d'un rond-point...

- Bonjour chien!
- Salut étranger!
- Comment t'appelles-tu?
- Shiva
- Ce n'est pas possible, c'est le nom d'un dieu.
- Mes parents étaient de grands fans.
- Ah bon, d'accord. Tu es donc hindou?
- Non, je suis agnostique.
- Tu veux un bout de KitKat?
- Seulement si ça respecte le régime végétarien.
- Comment je fais pour savoir?
- Faut regarder sur l'emballage. S'il y a un rond vert, c'est correct.
- Pratique à savoir pour mes allergies aux oeufs.
- Tu es allergique aux oeufs?
- Oui, et à la volaille. Puis aux animaux à poils, comme les chiens.
- ...
- Eh... reviens. Je ne te flatterai pas. De toute façon, tu es plein de puces.
- Nous, chiens indiens, avons reçu comme consignes de ne jamais importuner les touristes, même russes, car ils sont bons pour l'économie.
- Dis, je peux aborder un sujet délicat?
- Bien sûr, j'ai une maîrise en counselling.
- En raison de la mousson, il y a une infiltration d'eau dans ma chambre. Que devrais-je faire?
- En parler au gérant de l'hôtel. Il va y voir.
- C'est ce que j'ai fait, mais j'ai des doutes que ça va se régler.
- Donnez-lui la chance. À la fin, tout ira bien. Et si ça ne va pas bien, c'est que ce n'est pas la fin.
- Il me semble que j'ai déjà entendu ça quelque part...
- Oui, sans doute dans le film Best Exotic Marigold Hotel.
- Tu l'as-vu?
- Non, mais je sais que le scénariste m'a cité!


Dialogue indien #6: parce qu'il n'y a rien d'aussi irréaliste que la réalité

Je suis à Hampi, un village du Sud de l'Inde. Alors que je marche seul sur une route de terre battue, je suis abasourdi de croiser un couple de Juifs loubavitchs (branche hassidique ultra-orthodoxe...) promenant leurs deux petites filles en poussettes. L'homme me demande:
- Vous êtes touriste? De quel pays venez-vous?
- Du Canada. Et vous?
- Nous sommes d'Israël, mais nous ne sommes pas des touristes. Nous habitons ici depuis cinq ans.
- Qu'est-ce qui vous a motivé à déménager ici?
- Comme il y a du Coca Cola partout, il faut des loubavitchs partout! Et il y a beaucoup de toursites juifs qui viennent ici. Attendez, ce n'est pas tout. Vous savez, c'est la fête de Souccot bientôt.
- Celle pendant laquelle vous construisez des cabanes?
- Oui! Vous connaissez?
- Je suis prof de religion.
- Vous voulez réciter la bénédiction tradtionnelle liée à cette fête?
- ...
- Tenez, mettez cette kippa sur votre tête et prenez ces plantes symboliques dans les mains. Maintenant, répétez après moi: "Ele moade Ado-naï mikrae kodech acher tikreou otame bemoadame."
- Ele moade Ado-naï mikrae kodech acher tikreou otame bemoadame.
- "Savri maranane."
- Savri maranane.

Et ainsi de suite, pendant quelques minutes.

- Nous aimerions vous prendre en photo.
- ...? Eh bien, pourquoi pas! (Au point où nous en sommes, aussi bien, sinon personne ne me croira!).

2 commentaires:

Louise Fortier a dit…

Enfin, je me suis rattrapée dans la lecture de ton aventure. J'ai particulièrement apprécié tes textes sur l'Inde, prise 2, en particulier sur le bidonville. Dans un commentaire, on parle d'un film que tu aurais envoyé ici, qu'on aurait montré à des élèves du Collège si j'ai bien compris. De quoi s'agit-il? Ça m'intéresse. À +

lah a dit…

Vraiment drôle quand on ne le vit pas ! J'ai bien ri. Est-ce aussi comique quand on est dedans. Ça semble un peu envahissant. Alors le Marygold hotel est assez réaliste ?
Bonne suite.