samedi 21 septembre 2013

Dialogues indiens


Dialogues indiens #1: comment se débarasser de celui qui insiste

- Êtes-vous intéressé à visiter notre ville?
- Non, pas vraiment.
- Avez-vous besoin d'un taxi?
- Non.
- Peut-être plus tard?
- Je vais vous téléphoner, promis.

- Voulez-vous de la crème glacée?
- Non, merci!
- Elle est très bonne et pas chère.
- Désolé, je suis venu en Inde pour perdre du poids.

- Voulez-vous une carte de la ville?
- J'en ai déjà une.
- Des cartes postales?
- Non, je n'ai pas d'amis.
- Voulez-vous faire un tour guidé? Allez visiter un bidonville?
- J'y suis déjà allé.
- Allez au Temple Mahalaxmi?
- C'est fait.
- À Dhobi Ghat? À la Mosquée Haji Ali? Au Musée Gandhi?
- Non, je suis déjà allé à tous ces endroits: je suis un expert de Mumbai! Je peux même vous offrir un tour guidé, ça vous intéresse?

- Voulez-vous faire un tour de bateau et aller sur les îles?
- Non
- Peut-être plus tard?
- Peut-être jamais...
- Peut-être demain?
- Peut-être dans une autre vie.
- On ne sait pas ce qui va arriver dans une autre vie.
- En effet.


Dialogues indiens #2: pour comprendre la surpopulation et le manque d'emplois

Nous descendons pour déjeuner, nos sacs de linge sale en mains. Alors que nous sortons du vieil ascenseur avec grillage coulissant et porte à l'étage, le valet se précipite vers nous:

- Bonjour! Laissez-moi vous ouvrir la porte!
- Merci!
- Vous avez bien dormi Madame?
- Oui, merci!
- Et vous Monsieur?
- Bien, merci!
- Oh, vous auriez dû m'appeler pour que je vienne chercher votre lavage.
- Ça va, nous descendions de toute façon pour déjeuner.

Nous arrivons au restaurant de l'hôtel pour déjeuner. Nous sommes seuls.
(1er serveur): Bon matin!
(Mat et Caro): Bon matin!
(2e serveur): Bon matin!
(Mat et Caro): Bon matin!
(3e serveur): Bon matin, Madame, Monsieur!
(Mat et Caro): Merci!
(4e serveur): Bon matin à vous!
(Mat et Caro): Merci...
(5e serveur): Bon matin!
(Mat et Caro): ...

Le serveur nous accompagne le long des tables du buffet:
- Voici des oeufs!
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- Merci!
- Voici du pain!
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- Merci.
Voici des céréales!
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- Oui.
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- Voici du jus en fontaine!
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- Je vois.
- Voici des muffins!
(nous pouvons le constater et il y a une affiche nous indiquant ce qui est servi)
- ...

Je décide de me préparer du pain grillé. J'ai à peine abaissé les tranches que le serveur #2 accourt:
- Je vais le faire pour vous!
- Merci, ça va aller.
- Non, j'insiste: c'est mon travail!
- ...

Nous sortons à peine du restaurant. Le valet se précipite sur nous:
- Je vous fais appeler un taxi?
- Merci nous allons marcher.
- Avez-vous besoin d'une bouteille d'eau, il va faire si chaud?
- Merci, mais nous en avons déjà une.
- Puis-je vous aider à vous orienter?
- Ça va, vous nous avez donné une carte du quartier hier.
- Laissez-moi vous ouvrir la porte. Bonne journée!
- À vous aussi!

Le jour du départ, nous nous présentons à la réception pour le "check-out". Le valet nous aborde:
- J'espère que vous avez aimé votre séjour chez vous.
- Beaucoup, merci pour tout!
- J'espère que vous n'avez manqué de rien.
- De rien, c'était parfait.
- Avez-vous apprécié le service?
- C'était impeccable!
- Nous sommes si fiers de vous avoir reçus.
- Si nous revenons à Mumbai, nous réserverons ici, promis.
- Pouvez-vous inscrire un commentaire sur TripAdvisor?
- Bien sûr!
- Je vous appelle un taxi.
- Merci bien.
(une fois dehors)
- Dans votre commentaire, pouvez-vous mentionner mon nom, Rajesh, s.v.p.?
- Nous n'y manquerons pas.

Dialogue indien #3: l'art du compliment

Caroline se rend seule à la page. Quatre adolesentes l'abordent.

- Bonjour Madame, quel est votre nom?
- Caroline.
- Moi, c'est Stefany, voici Karen, Sarah et Shanti.
- Vous avez de beaux yeux Madame!
- Merci, vous aussi!
- Quel âge avez-vous?
- 43 ans.
- Vous avez l'air bien plus jeune! Êtes-vous Britannique?
- Non, je suis Canadienne.
- Ah, votre peau est si pâle. Vous avez l'air d'un poulet frais!
- ...

(Pseudo) Dialogue indien #4: comment détecter le "wannabe" indien

Nous sommes dans le train pour Goa. Un Californien qui passe plusieurs mois par année ici, au point de parler l'hindi, et dont le look se situe entre Bob Marley, un hippie et un Indien nous raconte une anecdote de l'un de ses précédents voyages.

- Une fois, j'étais avec quelques autres gars et nous avions fait un bout ensemble dans le nord du pays. En fait, nous nous apprêtions à traverser au Népal. Je savais que l'un d'entre eux avait eu des démêlées avec la police pour une histoire de drogue. Nous étions au poste frontier et les gardes ont commencé à fouiller les bagages. J'ai senti que mon co-voyageur devenait nerveux. Alors j'ai sorti mon tam-tam et je me suis mis à jouer en chantant la chanson préférée de Gandhi. Tout le monde la connait en Inde, plus que l'hymne national. Les gardes nous ont trouvé tout à coup moins louches et fort sympathiques. Ils ont fredonné un peu avec nous et nous sommes passés sans problème!

(C'est un pseudo dialogue, car je n'ai pas eu assez de couilles pour l'engueuler. J'ai quitté cette section du wagon. Voici donc ce que je me suis dit et ce que j'aurais aimé répliquer.)

- Ah ben mon tab... Espèce de crosseur, de faux-jeton, d'hypocrite, de trou-de-cul! Tu te déguises en Indien, tu parles leur langue, tu viens vivre ici à chaque année pendant des mois... mais pour fourrer les gens du pays, tu prends leur figure historique la plus sacrée, tu les manipules à l'aide du chant préféré du Père de la Nation, un homme juste et droit. Tu n'as vraiment rien compris de ce pays, tu es et resteras toute ta vie un wannabe indien!

Quand nous sommes sortis du train, je l'ai recroisé. Il avait sorti son tam-tam et chantait à tue-tête. Les Indiens, interloqués, le regardaient passer avant de retourner à leur écran d'I-phone.

Dialogue indien #5: parce qu'un peu de surréalisme, ça fait du bien

Ici, les chiens errants sont légions. Il fait si chaud qu'ils sont généralement couchés sur les trottoirs quand ce n'est pas en plein milieu de la rue, aussi apathiques que les vaches sacrées. Ils ne jappent que la nuit tombée lorsque l'envie prend aux Indiens de faire sauter des pétards ou des feux d'artifice en les jetant directement dans un grand feu de joie au milieu d'un rond-point...

- Bonjour chien!
- Salut étranger!
- Comment t'appelles-tu?
- Shiva
- Ce n'est pas possible, c'est le nom d'un dieu.
- Mes parents étaient de grands fans.
- Ah bon, d'accord. Tu es donc hindou?
- Non, je suis agnostique.
- Tu veux un bout de KitKat?
- Seulement si ça respecte le régime végétarien.
- Comment je fais pour savoir?
- Faut regarder sur l'emballage. S'il y a un rond vert, c'est correct.
- Pratique à savoir pour mes allergies aux oeufs.
- Tu es allergique aux oeufs?
- Oui, et à la volaille. Puis aux animaux à poils, comme les chiens.
- ...
- Eh... reviens. Je ne te flatterai pas. De toute façon, tu es plein de puces.
- Nous, chiens indiens, avons reçu comme consignes de ne jamais importuner les touristes, même russes, car ils sont bons pour l'économie.
- Dis, je peux aborder un sujet délicat?
- Bien sûr, j'ai une maîrise en counselling.
- En raison de la mousson, il y a une infiltration d'eau dans ma chambre. Que devrais-je faire?
- En parler au gérant de l'hôtel. Il va y voir.
- C'est ce que j'ai fait, mais j'ai des doutes que ça va se régler.
- Donnez-lui la chance. À la fin, tout ira bien. Et si ça ne va pas bien, c'est que ce n'est pas la fin.
- Il me semble que j'ai déjà entendu ça quelque part...
- Oui, sans doute dans le film Best Exotic Marigold Hotel.
- Tu l'as-vu?
- Non, mais je sais que le scénariste m'a cité!


Dialogue indien #6: parce qu'il n'y a rien d'aussi irréaliste que la réalité

Je suis à Hampi, un village du Sud de l'Inde. Alors que je marche seul sur une route de terre battue, je suis abasourdi de croiser un couple de Juifs loubavitchs (branche hassidique ultra-orthodoxe...) promenant leurs deux petites filles en poussettes. L'homme me demande:
- Vous êtes touriste? De quel pays venez-vous?
- Du Canada. Et vous?
- Nous sommes d'Israël, mais nous ne sommes pas des touristes. Nous habitons ici depuis cinq ans.
- Qu'est-ce qui vous a motivé à déménager ici?
- Comme il y a du Coca Cola partout, il faut des loubavitchs partout! Et il y a beaucoup de toursites juifs qui viennent ici. Attendez, ce n'est pas tout. Vous savez, c'est la fête de Souccot bientôt.
- Celle pendant laquelle vous construisez des cabanes?
- Oui! Vous connaissez?
- Je suis prof de religion.
- Vous voulez réciter la bénédiction tradtionnelle liée à cette fête?
- ...
- Tenez, mettez cette kippa sur votre tête et prenez ces plantes symboliques dans les mains. Maintenant, répétez après moi: "Ele moade Ado-naï mikrae kodech acher tikreou otame bemoadame."
- Ele moade Ado-naï mikrae kodech acher tikreou otame bemoadame.
- "Savri maranane."
- Savri maranane.

Et ainsi de suite, pendant quelques minutes.

- Nous aimerions vous prendre en photo.
- ...? Eh bien, pourquoi pas! (Au point où nous en sommes, aussi bien, sinon personne ne me croira!).

jeudi 19 septembre 2013

Mumbai by Night


21h15. C'est mon heure. Je suis un couche-tôt. Ma famille le sait, mes amis aussi, souvent même mes élèves sont au courant. Je ne suis pas une bête de nuit. Ni au Canada. Ni aillleurs. Quand je voyage, je rentre tôt à l'appartement ou à l'hôtel. Je vérifie mes courriels, je lis, parfois on regarde un peu la télévision. Pas seulement CNN, TV5 Monde ou BBC World. Les postes étrangers aussi, à vrai dire surtout. Explorer ce que les gens regardent, même si on ne saisit pas la langue, nous en apprend beaucoup sur un peuple. Les quizz, les nouvelles, les sit-coms, les vidéo-clips et la pub. Ici, en Inde, en raison de l'importance de l'anglais, on en comprend des bouts: "***** Choco ***** biscuits ***** Mashmallows ***** Supercooll!"

C'est notre dernier soir à Mumbai. Demain, on quitte pour Goa. Treize heures de route! Il faut se lever à 5h00 pour attraper un train. Mononcle veut se coucher tôt. Pour être en forme demain. Petit hic: dehors, on dirait sous notre fenêtre, il y a un party. Un gros party. Cette semaine, c'est la Ganesh Chaturthi. Une des grandes fêtes de l'année, spécialement ici dans la métropole indienne. Les festivités culmineront le dernier jour alors qu'en soirée les hindous iront déposer dans la mer des centaines de statues du dieu à la tête d'éléphant. Mais, en attendant, tous les soirs sont des occasions de réjouissance.

Mais moi, je veux dormir. Normalement, lorsque notre sommeil est compromis par des fêtards qui font du bruit après 22h00 dans les chambres voisines des hôtels où nous logeons, je ne me gêne pas pour intervenir. Mais là, c'est dehors et ça semble gros. J'essaie donc de m'endormir malgré la chaleur et au son des tambours. En vain. À la suprise de Caro, qui ne dort pas non plus, et encore plus à la mienne, je propose qu'on s'habille et qu'on aille faire un tour dehors pour voir un peu la parade passer! Oui, vous avez bien lu. Je suggère de sortir alors qu'il fait noir! Attention: c'est dans un intérêt purement intellectuel: je veux comprendre la religion hindoue...

Nous quittons donc l'hôtel. Contrairement à ce que je pensais, ce n'est pas un grand défilé de la ville entière qui fait tout ce boucan, mais une fête de quartier. On s'approche un peu pour mieux voir. Une centaine de personnes sont rassemblées. Ça danse sur les trottoirs et dans une partie de la rue autour de trois joueurs de batterie et quelques autres musiciens qui s'en donnent à coeur joie. Le rythme est envoutant. Les danseurs semblent en transe. Pas une goutte d'alcool en vue. Mais à 40 degrés Celcius et avec cette intensité, il y a de quoi perdre la tête.

Alors que nous regardons les jeunes se déhancher, un homme s'approche de nous. Dans un anglais approximatif, il nous prie de venir goûter au repas communautaire. Impossible de refuser. Nous voilà donc, assis sur des chaises de parterre dont on a chassé les occupants, à déguster du riz nappé de curry. Puis, on nous offre de l'eau. Petit moment de panique. On ne veut pas offenser personne... ni avoir la diarrhée pendant trois semaines. Notre hôte, comprenant notre hésitation, nous pointe les bidons d'eau stérilisée. Ce n'est pas de refus dans ce cas: on sue à grosses gouttes et la bouffe est assez épicée!

Un petit monsieur plus âgé nous aborde. Lui non plus ne parle pas beaucoup anglais, mais il nous fait comprendre qu'il veut nous inviter au petit sanctuaire temporaire construit en l'honneur de Ganesh. Sous l'abri, fait de toile en plastique, s'élève une statue du fils de Shiva, toute en couleurs et décorée de nombreuses lumières. L'hindouisme, contraire à la religion chrétienne, dégage dès le premier contact tant de vie. C'est joyeux et positif. On est loin d'un crucifié pour nos péchés. Pourtant, Ganesh est le dieu invoqué pour lever les obstacles. Nous enlevons nos souliers et nous approchons de la divinité en machant sur la toile toute propre qui recouvre un trottoir que nous savons normalement couvert de détritus et de saleté. On nous offre une pâte sucrée dégustée pendant le rituel. Pendant un moment, nous observons discrètement les gens qui viennent prier.

Une fois de retour dans la rue, l'inévitable survient: un jeune nous invite à joindre le "plancher de danse". Nous déclinons. Je danse deux fois par année... après avoir bu pas mal. Il insiste. Encore une fois, impossible de refuser. Leur désir de nous accueillir, de nous voir joindre la fête est irrésistible. Je cède donc. Me voilà à me contorsionner sur des rythmes qui me sont étrangers. Après quelques moments de malaise, je finis par suivre les mouvements des Indiens. Grand succès. Je me retourne pour voir que Caro danse dans le coin des femmes. Il n'en faut pas plus pour que l'on devienne la cible des photos et les vedettes de vidéos! La soirée est réussie! Ça crie de joie! Je ne comprends pas tout, ça sonne peut-être comme: "***** Super cool ***** Party animal ***** Night beast *****!"

dimanche 15 septembre 2013

Bidonville

Avez-vous aimé Slumdog Millionnaire? Gros succès au box-office occidental. Huit Oscars! Les Indiens, eux, n'ont pas beaucoup apprécié, spécialement ceux habitant Dharavi, le bidonville où certaines scènes ont été tournées et d'où proviennent certains enfants choisis pour jouer dans le film. Pourquoi? Parce qu'ils ont été déçus que seuls les mauvais aspects de la vie qu'ils mènent soient mis de l'avant.

Vrai, tout n'est pas rose dans le troisième bidonville le plus dense de la planète. Et de prime abord, c'est ce qui saute aux yeux et au nez. On a pu le constater aujourd'hui puisque nous avons exploré le "slum". Pour ceux que ça intéressent, Reality Tour offre une incroyable visite guidée des lieux où aucun touriste ne s'aventure seul. En tout cas, on n'en a pas vu un en deux heures de marche.

Qu'est-ce que Dharavi? C'est 1,75 km carrés où s'entassent de quatre cent mille à un million de personnes selon les diverses estimation. Je sais, ça ne se peut pas. Faites vos recherches, vous verrez, c'est ça qui ça. On y trouve aussi 15 0000 micro-entreprises qui génèrent entre 450 et 600 millions de dollars par an! On y produit en autres un paquet de trucs étiquetés "Made in USA"...!

Donc, c'était dimanche matin, mais la plupart des hommes étaient au travail. Dans le premier quartier que nous avons traversé, on recycle le plastique. On a pu voir comment il est lavé, déchiqueté, fondu et reformaté en petites particules qui sont vendues à des compagnies qui les tranforment en objets. Les plus jeunes travailleurs ont 15 ans a répondu le guide à ma question sur l'âge minimum des employés. Je ne sais pas si la loi est repectée. En tout cas, je n'ai pas vu de gamins dans les ateliers. Difficile de ne pas avoir la Déclaration des droits de l'enfant ou tout simplement de l'homme en tête quand on se promène dans un tel endroit. Une chose est certaine: ils n'ont pas de comités sur la santé et la sécurité au travail! Je ne sais pas pour les accidents, mais dans les shops qui teignent des vêtements, l'air était toxique. C'est pour cette raison que le bidonville est fait de sections résidentielles et d'autres industrielles étanchement séparées par... rien du tout, évidemment.

Des conditions de travail pour le moins précaires, des rues de boues pour ne pas dire autre chose, des odeurs, des champs de détritus... de la grosse misère qui ne peut être cachée. Alors, pourquoi s'insurger qu'un film grand public nous montre la réalité à travers une histoire hollywoodienne un peu kétaine, mais bien tournée de l'aveu même de ses détracteurs? Par honte? Non. Plutôt parce que au milieu de cette fange, il y a autre chose.

Tout n'est pas que merde dans Dharavi. Ses habitants ne sont pas les plus pauvres de Mumbai. Ce sont des gens déterminés et très travaillants. Ils ont choisi de vivre dans ce quartier plutôt que de quêter ou voler dans le centre-ville de Mumbai. Plusieurs gagnent deux dollars pour douze heures de dur labeur par jour, mais ils ont leur fierté. Oui, les rues sont dégueulasses, mais l'intérieur des habitations est d'une surprenante propreté. Un adolescent m'a invité à entrer chez lui pour me montrer le sanctuaire dressé en l'honneur du dieu Ganesh que l'on fête cette semaine. Je me suis déchaussé pour ne pas salir tant, dès l'entrée, tout était immaculé. Les enfants ne sont pas habillés à la dernière mode, les plus jeunes sont parfois même à moitié nus, mais comme partout ailleurs, ils sont souriants et ricannent. Pas un ne nous a demandé d'argent. Pas un. Promenez-vous en ville et ce ne sera pas long qu'on vous tendra la main. Malheureux de leur triste sort, accablés par leur pauvreté? Je ne sais pas, mais ça joue dehors avec entrain, au criquet avec un baton de fortune ou à qui va attraper le poulet. Au détour d'une ruelle, on en a même croisé deux qui s'amusaient ferme en jouant à un jeu vidéo, provenant d'une vieille arcade, directement sorti des années 80.

Plusieurs petits rayons de soleil, donc, pour mettre de la lumière dans ce tableau qui nous semble très sombre. On a aussi pu visiter des centres éducatifs créés par Reality Tours qui versent 80% de ses profits aux projets communautaires que la compagnie soutient dans le bidonville. Autant de petits miracles. Pourtant, le plus étonnant, le plus beau et surtout le plus encourageant selon moi c'est de savoir qu'il y a des profs, des policiers, des médecins, bref des gens éduqués pouvant se trouver un emploi ailleurs, qui vivent et travaillent à Dharavi. Pourquoi ont-ils fait un tel choix? Pour toucher une "prime d'éloignement"? Ben non, ça n'existe pas. Ils y sont parce qu'ils y sont nés, y ont grandi et sont attachés à leur communauté!

samedi 14 septembre 2013

Chronique automobile 2

Arriver dans un nouveau pays est toujours un défi. On est fatigué par le décalage horaire, préoccupé par l'argent à retirer et par le transport à trouver pour se rendre à son hébergement, parfois stressé par l'alphabet indéchiffrable de la langue locale. Arriver en Inde, c'est tout ça et plus. Je ne sais pas si c'est pire la permière fois ou la seconde. Des fois, connaître dans quel chaos on va tomber est plus inquiétant que l'ignorer. En 2008, nous avions visité le nord du pays. Cette fois-ci, nous explorerons le sud. On nous a dit que c'était bien différent. Mais pour les premiers instants, ça restait à prouver.

Des fois, il faut se payer des petits luxes. Comme demander à l'hôtel d'envoyer une voiture nous chercher. Quand nous sommes atterris à Delhi, il y a cinq ans, il était trois heures du matin. Là au moins, on arrivait de jour. À prime abord, l'aéroport de Mumbai nous a semblé plus organisé que celui de la capitale. Bien sûr, comme dans bien des pays, le concept de file est une abstraction dont on se passe. Contrairement à ailleurs, je ne me choque pas, je n'engueule personne. Ça fait partie de la réalité. Et dépasser, ça s'apprend...

Pendant que Caro cherche un guichet automatique, je sors pour trouver notre chauffeur. Quand j'arrive dehors, deux choses nous tombent dessus: la chaleur, il fait 30 degrés et 200% d'humidité, et quelques secondes plus tard les personnes qui veulent nous aider. J'ai repéré l'envoyé de l'hôtel. Je l'ai rejoint. De toute évidence, aux yeux de tout le monde, il nous attendait et je vais partir avec lui et personne d'autre. Ça n'empêche pas plusieurs bons samaritains de vouloir m'offrir un taxi ou de tenter de prendre mes bagages pour les transporter vers la voiture dont ils ne connaissent pas l'emplacement. Mais mon homme de confiance est expérimenté: il prend contrôle de mon charriot à bagages et part s'isoler de nos serviables amis. Une fois que Caroline nous a rejoint, notre fuite n'est pas encore complétée: il faut se rendre à l'auto. Un homme nous suit jusqu'à la voiture. Il veut nous aider absolument. Quand le coffre de la voiture est ouvert, il saisit un de nos sacs pour le déposer à l'intérieur. Puis, il tend la main pour un pourboire. Juste un petit. Il nous a tout de même été un peu utile. Il insiste, notre chauffeur doit le repousser. Il continue à gesticuler contre la fenêtre et me dit : "It's my boss, I work with him!" Je réponds : "It's not my first time in India, sorry I know the game!" Notre chauffeur démarre enfin en riant.

Bon, le moment de vérité est arrivée: on va sortir du stationnement. Si vous pensez que Dorval est un bordel, si vous pensez que Montréal est une collection de cônes oranges et de viaduc en (dé)construction, eh bien vous n'avez rien vu... On prend l'autoroute. Surprise: on n'y côtoie pas d'animaux. Ben quoi? À Delhi, il y avait des chameaux et des éléphants. Sinon, c'est assez semblable. Il n'y a pas de lignes pour distinguer les voies. Moi, je dirais qu'il y en a trois, mais souvent on peut observer cinq bidules roulant de front. Ça peut être des tuks-tuks, des motos (invariablement conduites par des hommes casqués transportant des femmes protégées des accidents par un foulard), des milliers de taxis en piètre condition, des camions aux formats aussi divers qu'improbables et quelques voitures neuves, dont la nôtre. Notre chauffeur est à peu près le seul à utiliser ses clignotants. Je le soupçonne de le faire parce que son employeur l'exige parce qu'en plus il fait comme tout le monde et conduit au son. Je tente en vain de comprendre le code. Klaxonner semble pouvoir signifier plusieurs choses: "je vais passer", "attention, regarde où tu vas, je suis là", "tu vas trop lentement avec ton tacot", "je vais changer de voie même s'il n'en existe aucune", "tasse-toé esti d'épais". J'ai demandé au chauffeur ce qu'il voulait donner comme information quand il klaxonnait. Il a ri. Et n'a pas vraiment compris la question. Ça doit être mon accent.

On a traversé la ville. Cela a pris une heure et demie. Le paysage urbain est spectaculaire. Sur les grandes artères, on peut trouver des arbres. Pas encastrés dans le trottoir. Non, dans la rue, on a asphalté autour. Ce doit être une mesure écologique. Il y a des commerçants partout qui étalent leurs marchandises sur les bords de la chaussée. C'est comme dans les jeux vidéos: il faut éviter les obstacles. Tiens une madame qui vend des choux! Un coup de roue à droite. Et là un méga tas de terre. Petit coup de roue à gauche. Il y a les centaines de piétons qui surgissent d'un peu partout. Parce qu'il n'y a pas beaucoup de feux de circulation. Et quand il y en a, personne ne les respecte. Heureusement! Parce que les automobilistes non plus!

Nous sommes finalement arrivés à notre hôtel. Sains et saufs. Vingt piastres. Pour un tour de ville, manèges inclus. Ça ne va pas aussi vite qu'une montagne russe, mais on passe près de mourir ou de tuer quelqu'un bien plus souvent. On a eu plus de risques d'avoir un accident durant le parcours qu'au cours des cinq dernières années. Non, Mumbai ce n'est pas si différent de Delhi. En tout cas, pas au niveau routier. Bon, allez, je vous laisse. On s'en va à la recherche d'un restaurant. Hum... va falloir traverser la rue!

jeudi 12 septembre 2013

Encore


En 2007-2008, lors de notre dernier tour du monde, parmi les vingt-cinq pays que nous avons visités, je n'étais déjà allé qu'en France. Pour moi, c'était un critère de première importance dans nos décisions. Je tenais à la nouveauté. Je voyais cela comme une façon de nous forcer à ouvrir au maximum nos horizons. Caro aurait préféré retourner dans des lieux connus. Je n'en voyais pas l'intérêt. La vie est si courte. Vive la diversité.

Cette fois, quelque chose d'étrange est en train de se produire. Après l'Islande, nous nous sommes dit d'un commun accord : "Il faudrait bien revenir." Ça ne m'a pas frappé sur le coup. Puis, en Russie, je me suis entendu déclarer: "Ce serait bien de retourner un jour à Saint-Pétersbourg et à Moscou!" Là, j'ai commencé à être inquiet. Qu'est-ce qui m'arrive? Mais, je pouvais toujours arguer que nous n'avions pas eu le temps d'explorer vraiment à fond ces deux grandes villes.

Depuis le début septembre, nous sommes au Royaume-Uni. Oui, j'y suis déjà venu en 97 et en 99. Mais pas en Écosse par où nous avons commencé. Là, je dois l'avouer nous terminons une semaine à Londres. Been there, done that. Je me suis laissé convaincre par Caro: ça fera du bien entre la Russie et l'Inde... Ok, pour te faire plaisir chérie, mais on fait ça vraiment pour toi. Ça ne respecte pas ma règle de la nouveauté.

Bon, attention, je l'admets par écrit, publiquement, au monde entier: j'avais tort, mon principe est rigide et donc UN PEU (j'insite) niaiseux.

Pourquoi ma compagne de voyage qui adore revenir sur ses pas a-t-elle UN PEU (j'insiste) raison? Je vous explique. Qu'est-ce que j'ai fait ces derniers jours? Marcher devant Buckingham Palace? No. Déambuler à Westminster? Nope. Voir Trafalgar Square? Niet. Admirer Big Ben? Non. Visiter la Tour de Londres? Pantoute. Je n'y suis pas allé... parce que j'y étais déjà allé! Ce n'est plus sur la liste. Les "landmarks" sont faits. C'est pour ça que c'est plaisant de revenir. Parce qu'on peut faire autre chose. On est libéré des supposés incontournables.

Depuis dimanche passé, j'ai marché dans des quartiers que je ne connaissais pas, loin des foules de touristes dont j'ai déjà fait partie, avec raison. Sur les traces des Beatles, via des ruelles remplies de tags et de graffiti ou en suivant les rues d'un autre Londres, j'ai découvert des quartiers, des gens, des ambiances dont je ne soupçonnais pas l'existence.

Vous savez quoi? Il reste plein de choses à voir et à faire. Des dizaines de parcours atypiques, le Musée Freud, Wimbledon, du théâtre... Va falloir revenir! Entre autres chez Harrods! Et bien avant notre prochain tour du monde!

P.S.: qu'est-ce qu'on dit? Merci Caro...

jeudi 5 septembre 2013

Mensonges


Alors que nous parcourons le Royal Mile dans le Vieux-Édimbourg, entre deux anecdotes écossaises des plus savoureuses, le gars du Sandemans Tour nous lance: "La seule chose exacte dans le film Braveheart, c'est le nom des personnages!" Le lendemain, nous sommes dans les Highlands, notre guide Nic nous demande: "Qui a vu Shrek? Et qui a vu Braveheart? Le premier est plus fiable historiquement que le second!" Plus tard dans la journée, je l'aborde en lui faisant remarquer que les Écossais ne semblent pas beaucoup apprécier le film de Mel Gibson. Elle me rétorque: "La plupart trouvent que le film est excellent. C'est seulement qu'il trahit l'authentique histoire, comme bien des films d'ailleurs. Cela dit, c'est de la très bonne fiction!" Elle m'a ensuite donné une série d'exemples qui vont de l'invraisemblable apparence de Wallace (arborant le maquillage bleu de combat propre aux Pictes alors qu'il est un Scot, et portant un anachronique kilt) à son impossible rencontre avec la princesse Isabelle qui n'avait que six ou sept ans à l'époque, en passant par l'absence des événements réels de la Bataille de Stirling, la victoire décisive du grand guerrier.

Voyager est une mise à l'épreuve de la vérité. Celle que nous prenons pour acquise, que ce soit au travers du cinéma ou en raison des constructions simplifiées que nous nous sommes faites, un mélange de préjugés, d'ignorance, de demi-vérités ou de simplifications. Se rendre sur place, là où se sont déroulés les événements passés, là où se vivent ceux de l'actualité, nous force à poser un regard nouveau sur la réalité. À nous en rapprocher autrement. Je dis bien autrement, car sommes-nous automatiquement plus proche de la vérité? Les Écossais ne nous disent pas nécessairement seulement les vraies affaires sur l'Écosse, ni les Russes sur la Russie. Un peuple peut mentir ou se mentir sur son histoire. Il est normal d'idéaliser, de vouloir montrer le meilleur, d'arrondir un peu, de lisser le tout. Peut-on les blamer? Est-ce qu'on ne fait pas de même? On ne se vante quand même pas dans nos musées du mauvais traitement infligé aux peuples autochtones...

Le voyage ne nous confronte pas uniquement au défi de départager la réalité de la fiction dans ce que nous racontent les habitants des pays que nous visitons. Il met aussi en scène nos propres mensonges de voyageur. Car soyons honnêtes: nous nous créons un mythe personnel. Nous embellissons nos récits, exagérons nos aventures, taisons nos bourdes ou notre ennui. Nous voulons montrer que nous avons eu des vacances extraordinaires, que nous avons vécu un voyage fantastique. Nous voulons surtout montrer que nous avons fait les bons choix.

Voyager pendant un an rend difficile une telle mythologie. C'est long une année. On ne vit pas dans un rêve ou un conte de fée. Si un voyage de deux semaines vécu sous l'adrénaline peut à la rigueur être dépeint de manière romancée, on ne peut tenir le coup pendant des mois. La réalité nous rattrappe. Il faut alors faire des choix. Est-ce qu'on ment ou au pire on tait? Ou dit-on la vérité? Notre entourage nous trouve chanceux ou courageux de vivre notre grand périple autour du monde. Il y a un peu de ça. Beaucoup d'efforts aussi. Mais il y a aussi la réalité.

La vérité, c'est que chaque jour n'est pas palpitant. Cette semaine, je ne sais pas quoi écrire sur Facebook. Je me suis rendu compte de la pression de mettre son statut à jour. Du ridicule de nourrir cette bête insatiable. Sauf lors de la grève étudiante, je n'avais rien écrit sur Facebook depuis mon dernier voyage autour du monde en 2008. Et voilà que je me suis laissé prendre au piège. La vérité, c'est qu'il y a des moments plates. Si je dis que je m'emmerde un peu, je vais me le faire reprocher. Les jaloux diront avec raison: ne te plaint pas, tu es chanceux d'être en vacances en Écosse. Si je dis que je vis des moments trépidants, je mentirai. Depuis quelques jours, je me tais. Parce que la vérité, c'est que I'Islande et la Russie étaient plus exotiques et propices aux anecdotes savoureuses. La vérité surtout, c'est que je suis fatigué, même si Édimbourg est magnifique, parce que deux semaines avant de quitter le Canada, j'ai commencé à éprouver des douleurs au pied droit. Et que depuis, j'ai mal. Tous les jours. Après la première heure de marche, ça commence. Chaque pas du pied droit me fait souffrir. La vérité, c'est qu'hier j'étais content de jouer les touristes et d'embarquer dans un bus pour me faire trimballer sans avoir à marcher. La vérité, c'est qu'aujourd'hui, je suis resté à l'appartement pour reposer ma vieile papatte de mononcle. On est loin de Braveheart... ou même de Shrek.