vendredi 23 mai 2008

Sublime

Nous sommes dans la région des fjords, à l'ouest de la Norvège. Ici, chaque route est panoramique, tout village pourrait faire carte postale. Couchée au pied de montagnes aux pics enneigés, l'eau calme de la vallée creusée par un glacier s'écoule des chutes dévalant des sommets sur les parois rocheuses.

Devant une telle vision, je crois, il faut faire appel à notre bon ami Botton, le philosophe qui m'accompagne autour du monde, et à qui j'ai bien peu demandé depuis plusieurs mois. Voici ce qu'il raconte:

"Il y a peu de sentiments envers tel ou tel lieu pour lesquels existe un seul terme approprié: nous devons aligner gauchement un tas de mots pour exprimer ce que nous ressentons.

Phénomènes à côté desquels l'homme semble n'être qu'un peu de future poussière, le sublime [naît] d'une rencontre agréable, voire grisante, avec notre propre faiblesse face à la force, à l'âge et à la dimension de l'univers. Le sublime a bien un rapport avec un sentiment de faiblesse. Un paysage ne peut prétendre au sublime que s'il évoque une puissance plus grande que celle des hommes et potetiellement menaçante pour eux.

Pourquoi rechercher ce sentiment de petitesse - et même y prendre plaisir?

Une réponse est que tout ce qui est plus puissant que nous n'est pas forcément haïssable. Les paysages sublimes ne nous font donc pas découvrir notre faiblesse; ils nous permettent plutôt - pour toucher du doigt la raison essentielle de leur attrait - de considérer une faiblesse familière d'une façon nouvelle et plus utile. Les lieux sublimes répètent en termes nobles une leçon que la vie ordinaire nous inflige chaque jour cruellement: l'univers est plus puissant que nous; nous sommes fragiles et éphémères et n'avons d'autre solution que d'accepter tout ce qui limite notre volonté; nous devons nous soumettre à des nécessités supérieures. Nous pouvons revenir de ces lieux non pas accablés, mais inspirés par ce qui nous dépasse et honorés d'être soumis à d'aussi grandioses nécessités.

Les lieux sublimes nous invitent a reconnaitre les limites auxquelles, sinon, nous pourrions nous heurter avec anxiete ou colere dans le cours ordinaire de la vie."


Pardonnez la longue citation. C'est que me voilà méditatif. La fin de mon périple approchant, le temps des bilans et des réflexions existentielles a débuté. A quelques semaines de mon retour au pays, je me demande où j'en suis. Qu'est-ce qui a changé en moi? Qu'est-ce qui n'a pas changé, heureusement et malheureusement? Surtout, qui est-ce que je veux être maintenant? Car, après une telle expérience, il y a nécessairement un "Désormais". Et Dieu sait, ou du moins ceux d'entre vous qui me connaissez bien, que je suis toujours hanté par la tension entre le dépassement et l'acceptation de la limite. Et le Diable sait encore plus, tout comme vous d'ailleurs, que l'anxiété et la colère habitent trop souvent mon ordinaire.

Depuis que j'ai pénétré les fjords, donc, je me questionne. Quel homme émergera de tout ça? Serai-je la Nouvelle Norvège d'où les sombres ciels s'en sont allés?

jeudi 15 mai 2008

Le Syndrome de Stockholm

Quelle est la plus belle? Bien sûr, Amsterdam avec ses canaux et ses bicyclettes est une sérieuse candidate au titre. Paris ne donne pas sa place non plus: musées, boulevards et grands monuments s'y bousculent. Barcelone, alors? La ville de Gaudi qui m'a tant séduit en décembre dernier avec son architecture éclatée. Vienne? San Francisco? Florence?

Et si la plus magnifique cité du monde était Stockholm? Vous direz que c'est parce que j'y suis. Mes yeux s'y baignent. Effet de récence. Oubli du passé. Vous êtes dans le champ. La capitale suédoise est splendide et incomparable. Pas seulement dans un quartier historique. Pas uniquement en raison d'une caractéristique. Construite sur quatorze îles, elle est maritime. Les bateaux, les voiliers la sillonnent. Habillée de parcs, elle est verte. On la parcourt à vélo, avec des batons de marche, en patins. Pourvue de musées d'art et distributrice des Prix Nobel, elle est au coeur de la culture. Celle de Suède et celle du monde. Dotée d'un métro, de cafés, de bars, elle offre une stimulante vie urbaine. L'architecture ancienne est parfaitement préservée, les bâtiments colorés séduisent le regard. Spécialment en cette période de grande clarté, alors que le soleil est lève à quatre heures du matin et ne se couche qu'après 22h00. Rien à faire, Stockholm, c'est cool, jeune et branché.

Je ne suis pas amoureux de Stockholm parce qu'en captivité avec des ravisseurs, mais parce que captivé et rempli de ravissement.

mardi 13 mai 2008

Défloration finlandaise

Pas besoin d'être né un 30 août pour être toujours vierge... Suffit de venir en Finlande! Il y a tant de nouveautés à expérimenter!

Bien entendu, certains prétendront que l'on peut dire la même chose de tous les pays. C'est à la fois vrai et faux. Vrai, parce que dans chaque contrée, il y a toujours un plat régional à déguster, un paysage hallucinant à contempler, une musique plus ou moins étrange à decouvrir. Et pourtant, aussi, faux... En Finlande, on ne se sent pas si dépaysé. Ça ressemble à plein d'égards au Canada. Et c'est peut-être ce sentiment d'être chez soi qui rend les différences si troublantes. La Finlande devient dès lors le lieu de premières suprenantes.

Ainsi, j'ai joué aux quilles. Attention! J'ai joué aux grosses. La famille où nous demeurions à Naantali était si enthousiaste face à l'activité qu'il a été impossible de refuser. Eh oui... Moi, l'intello un peu snob qui rit du Boulevard des Artisans des Promenades de l'Outaouais, je me suis ramassé à abattre des quilles entouré de gens qui portent des chandails avec des loups. Qu'est-ce que tu veux? La pression des pairs, c'est fort. Et, évidemment, heureusement, j'ai eu du plaisir. Ne pas penser, ou si peu, est tout de même un loisir fort jouissif. Pas sûr que j'aurais fait ça back home. Mais là, j'ai fait le grand saut. Ou le grand sot?

Pour dire vrai, en Finlande, même les étapes que nous avons déjà franchies semblent ne plus compter. On est à nouveau puceau en tout. A Helsinki, nous résidions chez une mère monoparentale et ses trois enfants, dont deux ados. Moi, je connais ça les ados: j'enseigne au secondaire! Le plus vieux a 16, son cadet 14. En plein ma tranche d'âge. Je vais pouvoir utiliser tous mes talents pour faire contact. Penses-tu? Le plus jeune, s'arrachant de son jeu vidéo avec lequel il était en train de tuer l'humanité, se présente à table pour le dîner. Un chandail noir foncé genre morbide. Les yeux cachés derrière un mur de cheveux. Euh... elle est où ta gamme? Ta coupe n'est pas très sobre... J'avale et je me lance: "So, do you like hockey?". - "No." C'est tout. Pas "Not really." ou "I prefer football." Non, non. Un "No!" sans appel. Beau tata, j'ai continué dans la même ligne: "You know Saku Koivu is huge in Québec, everybody loves him!". Silence total. J'ai osé une dernière tentative: "Well, I suppose you must not find it very cool to have two teachers at you table for lunch. It does not give you a break!" J'ai cru percevoir un sourire derrière le rideau de fer. Puis, il s'est levé avec son assiette, malgré les protestations de sa mère, et il est retourné massacrer l'humanité. Je me suis senti un peu coincé. Ou pas encore déniaisé.

Autres exemples? Sur les Iles de Aland (habitées par la minorité suédoise du pays), nous avons été accueillis par une famille scandinave typiquement plein-air qui nous a envoyés faire un 20 km à vélo. Ma dernière randonnée de cette envergure remontait à 1992... Autant dire dans une autre vie. Mal de cul le lendemain! J'ai aussi visionné, le mot est bien choisi, mon premier film en suédois (car les sous-titres anglais n'apparaissaient qu'à moitié). Non, ce n'était pas Le septième sceau de Bergman, mais Råttatouille... Hé. Faut bien débuter à quelque part...

Le rapport à l'alcool est aussi bien particulier. A Aland, nous avons réussi à ne pas terminer une bouteille de vin blanc alors que nous étions quatre adultes à y boire... Peut-on parler d'exploit? En tout cas, c'est une autre première. Or, cet incident est exceptionnel: la Finlande fait partie de la "Vodka Belt". On dit comme ça. Les jeunes de 16 ans et leur aînés de tous âges boivent partout. Dans les rues. Dans les parcs. Dans les transports publics. Et boire, dans le sens de boire. Soul mort à 15h00.

Par politesse nous avons aussi bu un peu. Surtout chez le couple de Naantali. Ai-je déjà pris quatre bières dans la même soirée? Hum... pas sûr. Avec un verre de vin? Vraiment pas sûr. Heureusement, le repas était copieux. J'étais donc dans un état un peu léger quand l'invitation s'est présentée. En Finlande, bien des gens ont un sauna dans leur appartement. Lorsque Petteri m'a proposé de terminer la soirée par une session dans le sauna, mon système d'alarme interne s'est mis en marche. J'avais lu dans le Lonely Planet qu'en Scandinavie les saunas publics se fréquentent nu. J'ai donc posé la question s'il en allait de même en privé. "Of course, is there a problem with that?", s''est exclamé mon hôte en riant. Là, j'ai essayé d'expliquer... que ce n'était pas dans ma culture de se dénuder au spa, que les saunas étaient des lieux de "cruise" gay, que je n'avais pas fréquenté les vestiaires sportifs étant jeune, que... que... que... Il a continué à rire. Puis, je me suis trouvé un peu ridicule. Il m'a dit que si je ne voulais pas, il n'y avait pas de problème, mais que si ça pouvait m'aider, on prend normalement une Vodka bien glacée dans le sauna... Alors, j'ai dit oui et... je l'ai fait pour la première fois.

jeudi 1 mai 2008

Au Trendy-Hicker-City-Lounge-Garden-Cool Hostel

De retour en Europe et de plus en plus cassés, nous avons dû reprendre la route des auberges, avec tout ce que cela comporte d'aventures et surtout de créatures. Sans être exhaustive, voici une liste des bêtes les plus fréquemment croisées dans ces lieux de vie communautaire. Essai d'une typologie des backpackers.

Skippy the Kangaroo
Oubliez Crocodile Dundee, le voyageur moderne, cool et débrouillard est Australien. Au pire, Néo-Zélandais. Mais n'allez pas confondre. Il n'a pas l'air perdu du tout et sait où il s'en va. Il est enthousiaste, il parle fort, tous peuvent l'entendre raconter ses exploits. Heureusement, il est généreux, il peut vous conseiller. Il a 20 ans et il a fait le tour du monde. Sinon, il en a 25 et est en train de le refaire. Vous vous dirigez vers Cesky Krumlov? Done that. Vous irez à Veliko Tarnovo? Been there. Vénus? Attendez septembre. C'est mieux en basse saison.

Paris Hilton
C'est sans doute là qu'elle devrait loger. Elle est riche et chic. Souvent américaine. Voyage avec son Chiwawa. Son sac à dos est produit par Puma, sa gourde par Diesel et sa gamelle par American Apparel. Elle porte du linge griffé et, malgré ses pérégrinations, pas froissé. Comme les héroïnes des films d'aventure. Elle voyage simplement. Elle aimerait bien cuisiner, mais elle est un peu fatiguée. Vous connaissez de bons restaurants dans le coin? Elle est de gauche, précise-t-elle. Comme Hillary. Evidemment. Son interlocuteur est sans importance. Elle lui parle, mais s'adresse à tous les gens présents dans l'auberge, même à ceux qui sont trois étages plus haut. Elle a trouvé la solution au problème des gitans, crie-t-elle. Pourquoi l'Union européenne ne s'adresse-t-elle pas à elle?

Manchester United
Ils sont Britanniques et vivent leur "Gap Year". Ils voyagent entre amis. Ils portent le même gilet, celui de leur équipe de foot préférée. Ils vous empruntent la section des Sports de votre journal. Ils vous appellent "mate". Ils sont très très très drôles. Ils se tirent dessus au fusil à l'eau. Ils sont jeunes. Donc plein d'hormones. Ils se dirigent vers la Pologne. Pour baiser. Et pour boire. Ils vous demandent si vous êtes allés à Krakow. Vous leur recommandez le Musée de la Karikatur. Ils ne vous parlent plus. La nuit passée, ils sont rentrés émêchés et ont vomi dans la toilette communautaire. C'est leur contribution à la vie de groupe.

Baiba Szverevarovichka
C'est la première fois qu'elle quitte son pays. Elle est ici avec sa cousine. Elle a travaillé très fort pour faire ce voyage en pays voisin. Elle pense devenir prof, mais elle rêve de faire le tour du monde. Alors, il lui faudrait de l'argent. Elle a visité le Musée d'ethnologie. Bien que de l'eau s'écoule du plafond dans des chaudières, que l'éclairage soit nul, que les panneaux explicatifs soient seulement dans un dialecte local et que les deux plus belles poteries de la collection permanante aient été prêtées à la Galerie nationale de la capitale, c'est un endroit merveilleux. Elle ne comprend pas pourquoi dans notre couple, c'est l'homme qui fait la vaisselle.

Old Dutch
Ça s'appelle Auberge de Jeunesse. Pourtant, dans chacune d'elle, il y a un vieux crouton. En général, il est Néerlandais, Danois ou Autrichien. Il est retraité, mal rasé, pas lavé et envahissant. Car il aime la compagnie. C'est pour ça qu'il est toujours assis dans le lieu commun, cuisine ou salon, afin de faire connaissance. Vous le trouverez là même à 3h00 du matin. Il vous attendait. Il s'intéresse plus aux jeunes filles, faut pas le blâmer, et leur parle sans se rendre compte qu'elles s'en contrefichent. Il se nourrit exclusivement de melon d'eau qu'il laisse dégoutter dans le frigo collectif. Le reste de son alimentation est à base de vodka ou de bière. Il a beaucoup vécu. Il a été dans la marine, a enseigné aux Palestiniens en territoire occupé, a connu Mère Teresa avant qu'elle ne gagne le Nobel. Il traîne toujours sa vieille caméra, modèle 1972, la meilleure année.

Janis Joplin
Elle a sans doute étudié au Collège Saint-Alexandre avant la venue de la gamme car elle porte des jupes longues, des foulards de laine et un poncho. Tenue idéale pour l'été. Quand il fait vraiment trop chaud, elle met son t-shirt du Che: c'est une vraie révoltée. Elle mange "vegan", au pire végétarien. Se lave au savon bio qu'elle fait elle-même avec le composte de l'auberge. Elle est intense. Sans blague. Elle ne réserve rien à l'avance. Elle ne sait pas ce qu'il faut visiter. De toute façon, ça ne l'intéresse pas. Elle veut vivre une expérience authentique. Elle déteste les touristes. Elle n'est pas une touriste. Ah oui, malheureusement, elle a aussi perdu son passeport, sa bohême s'use.

Ernest Hemingway
Le petit dernier, tout récemment découvert. Il est vêtu d'un short, nous laisse admirer son torse et boit du lait de soya auquel il ne faut pas toucher sous peine de mort. Qu'on se lève à l'aube pour aller voir les résultats du Canadien de Montréal, qu'on revienne en milieu de journée pour tenter de réserver des billets d'avion, que l'on attende tard le soir pour prendre ses courriels, il est toujours là, assis devant l'ordinateur en train d'écrire. L'affiche qui demande de se limiter à 15 minutes ne le concerne pas. Car, il a un statut particulier. Il est auteur. Pour ne pas dire écrivain en résidence. Il n'écrit pas un blogue. Il fait de la vraie littérature. Huit heures par jour, il retranscrit des petits cartons qu'il conserve dans des ziplocs et sur lesquels il a inscrit en minuscules caractères sa sublime prose. Il ne faut pas faire de l'ombre sur son écran. Il ne faut pas mettre du jazz, ce n'est pas de la musique et ça le déconcentre. Bref, il devrait peut-être consulter.


Voilà. C'est tout. Quoi? Le Matbeat? Un animal grincheux qui se couche tôt. Espèce sans intérêt et en voie de dispartion. Inutile de l'intégrer dans la nomenclature.