Sublime
Nous sommes dans la région des fjords, à l'ouest de la Norvège. Ici, chaque route est panoramique, tout village pourrait faire carte postale. Couchée au pied de montagnes aux pics enneigés, l'eau calme de la vallée creusée par un glacier s'écoule des chutes dévalant des sommets sur les parois rocheuses.
Devant une telle vision, je crois, il faut faire appel à notre bon ami Botton, le philosophe qui m'accompagne autour du monde, et à qui j'ai bien peu demandé depuis plusieurs mois. Voici ce qu'il raconte:
"Il y a peu de sentiments envers tel ou tel lieu pour lesquels existe un seul terme approprié: nous devons aligner gauchement un tas de mots pour exprimer ce que nous ressentons.
Phénomènes à côté desquels l'homme semble n'être qu'un peu de future poussière, le sublime [naît] d'une rencontre agréable, voire grisante, avec notre propre faiblesse face à la force, à l'âge et à la dimension de l'univers. Le sublime a bien un rapport avec un sentiment de faiblesse. Un paysage ne peut prétendre au sublime que s'il évoque une puissance plus grande que celle des hommes et potetiellement menaçante pour eux.
Pourquoi rechercher ce sentiment de petitesse - et même y prendre plaisir?
Une réponse est que tout ce qui est plus puissant que nous n'est pas forcément haïssable. Les paysages sublimes ne nous font donc pas découvrir notre faiblesse; ils nous permettent plutôt - pour toucher du doigt la raison essentielle de leur attrait - de considérer une faiblesse familière d'une façon nouvelle et plus utile. Les lieux sublimes répètent en termes nobles une leçon que la vie ordinaire nous inflige chaque jour cruellement: l'univers est plus puissant que nous; nous sommes fragiles et éphémères et n'avons d'autre solution que d'accepter tout ce qui limite notre volonté; nous devons nous soumettre à des nécessités supérieures. Nous pouvons revenir de ces lieux non pas accablés, mais inspirés par ce qui nous dépasse et honorés d'être soumis à d'aussi grandioses nécessités.
Les lieux sublimes nous invitent a reconnaitre les limites auxquelles, sinon, nous pourrions nous heurter avec anxiete ou colere dans le cours ordinaire de la vie."
Pardonnez la longue citation. C'est que me voilà méditatif. La fin de mon périple approchant, le temps des bilans et des réflexions existentielles a débuté. A quelques semaines de mon retour au pays, je me demande où j'en suis. Qu'est-ce qui a changé en moi? Qu'est-ce qui n'a pas changé, heureusement et malheureusement? Surtout, qui est-ce que je veux être maintenant? Car, après une telle expérience, il y a nécessairement un "Désormais". Et Dieu sait, ou du moins ceux d'entre vous qui me connaissez bien, que je suis toujours hanté par la tension entre le dépassement et l'acceptation de la limite. Et le Diable sait encore plus, tout comme vous d'ailleurs, que l'anxiété et la colère habitent trop souvent mon ordinaire.
Depuis que j'ai pénétré les fjords, donc, je me questionne. Quel homme émergera de tout ça? Serai-je la Nouvelle Norvège d'où les sombres ciels s'en sont allés?
1 commentaire:
Et quand c'est plus fort que nous, on termine tout par une autre sublime citation. L'art d'être bouche-bée, ou la sagesse de laisser les autres parler à notre place?
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