mardi 29 janvier 2008

Chanderi chérie

Lors de notre premier matin dans la petite localité de Chanderi, pour nous faire plaisir, du moins le pensait-elle, l`administration de notre "hôtel" a fait dresser la table dehors pour le petit déjeuner. J`ai beau être Canadien, je ne suis pas immunisé contre le froid pour autant. Or, il faisait 5 degrés Celcius. Déjà pas adepte des terrasses, vous pouvez imaginer alors ce que je pouvais penser. Pourtant, difficile de contester: le serveur est si fier de l`idée et tellement plus frigorifié que nous. Grelotant, il me montre ses trois épaisseurs de vêtements: un t-shirt, une chemise et un débardeur. Moi, je porte un t-shirt, un chandail en polar, une veste en polar et un coupe-vent... et je suis gelé jusqu`aux os. Je décide donc de sourire. Avec toute la générosité du monde, il nous introduit le repas en nous en désignant chaque élément du doigt comme s`il s`agissait d`aliments aussi exotiques que mystérieux: "Toast", "Jam", "Butter", "Corn Flakes", "Milk", "Tea". Lorsqu`il en vient à "Spoon", "Plate" et "Cup", je finis par comprendre qu`il veut plus nous montrer sa maîtrise de l`anglais que nous informer!

En fin d`après-midi, cette même journée, lors d`un arrêt avant notre départ pour le restaurant où nous mangerons le souper, nos co-voyageurs allemands font remarquer à notre guide, Animesh, qu`il y a une drôle d`odeur dans leur chambre. Il en fait la remarque à un des "boys", puis nous quittons. A notre retour, vers 21h00, à mon entrée dans notre chambre, je remarque immédiatement une forte odeur. Genre oeufs pourris. Insoutenable. Je fais venir notre guide qui constate du nez. Le gérant n`est pas là. Il n`y a que les serveurs. On exige et obient sans discussion un changememt de chambre. C`est alors que je me questionne sur la senteur. Ça me rappelle quelque chose. Ah, oui! C`est le gaz naturel qui sent ça! Ça ne peut pas être le chauffage, il n`y en a pas. Je vais donc trouver à nouveau Animesh dans sa chambre. Je lui recommande, dans le sens d`ordonne, de faire immédiatement vérifier la cuisine... et de ne pas y aller avec une chandelle! Que les employés éteignent leur cigarette autour de l`hôtel! Après vérfication, on me confirme qu`un serveur avait oublié de fermer le gaz après avoir préparer le thé... de 17h00!

Le second matin, suite à une "suggestion" de ma part, nous sommes invités à manger à l`intérieur. Remarquez qu`avec des murs et un plancher en ciment, des fenêtres pas isolées et fissurées, des embrasures sans portes, et assis sur des chaises de métal, il fait encore 5 degrés au thermomètre. Au moins, il n`y a pas de vent. Mais il n`y a pas de soleil non plus. Rien n`est parfait! Notre serveur s`extasie devant la longueur des cheveux de Caro. Je tente toujours de communiquer le plus possible avec les gens, malgré la barrière linguistique. Je fais donc une "blague" sur la longueur des miens en les montrant du doigt. Sans se gêner, et avec un enthousiasme incontrôlable, le serveur plonge ses mains dans mes cheveux et se met à les caresser en déclarant: "Very nice hair! I like your hair!" Heureusement, nos amis voyageurs finissent par arriver, ce qui permet de distribuer l`attention et l`affection. Ce matin, on nous offre des sandwichs aux patates et aux épices. Un peu lourd et dur à digérer pour débuter une journée, mais encore une fois, il y a tant de joie... et d`insistance de la part du serveur qu`il est impossible de refuser.

Vous l`aurez compris, Chanderi en est à ses balbutiements côté tourisme et hôtellerie. Bien peu de gens viennent s`égarer ici. Il n`y a que deux modestes lieux d`hébergement, et tout étranger devient instantanément une vedette locale dès son arrivée. Ainsi, lorsque Caro et moi sommes allés prendre une marche dans la ville, nous nous sommes attardés pour regarder des enfants jouer au cricket. En deux temps trois mouvements (pas très grâcieux d`ailleurs), me voilà au baton devant une foule de gamins en délire. Même phénomène lors de notre promenade du lendemain dans le marché. Les commerçants, contrairement à ceux des endroits très visités, ne cherchent pas à nous vendre quoi que ce soit. Il m`a suffit de m`arrêter un instant pour répondre à un homme me demandant de quel pays je viens pour qu`un attroupement d`une trentaine de passants se forment autour de nous. Ils posent des questions, nous regardent avec curiosité, pouffent de rire. Lorsque je leur dis que leur ville est la plus propre et la plus calme que nous ayons vue en Inde, ce qui est la vérité, leurs yeux se mettent à pétiller.

A Chanderi, il y a aussi un homme fantastique: Kalley Bhai. Historien et archéologue amateur, musicien et chanteur par plaisir, ce self-made man indien est un véritable héros local. Après avoir été reçus chez lui pour le souper, nous le retrouvons le lendemain pour une visite de la ville et des environs: la mosquée, les temples jaïnistes et hindous, des peintures mésolithiques et paléolitiques sur les parois rocheuses bordant la rivière tout y passe. L`homme est passionné par la riche histoire de son coin de pays. Il s`est même donné pour mission d`en faire reconnaître la valeur et d`obtenir une reconnaissance de divers sites comme faisant partie du patrimoine national. Pas évident dans un pays pauvre qui regorge de monuments à protéger. N`empéche, il a atteint son but pour le palais qui est en restauration. Grâce à son action, 500 emplois ont été créés. Un vrai miracle économique. Le tourisme, il l`espère, pourra maintenant fleurir dans son patelin.

Et voilà justement pourquoi je suis inquiet!

Pourquoi, après tout ce que je vous ai dit sur Chanderi et son épanouissement, suis-je si inquiet? Parce que je crains les conséquences des succès annoncés et souhaités. En sera-t-il comme tant d`autres villes touristiques semblables que nous avons visitées? Sans doute que oui.

Tout à coup, le petit restaurateur du coin va décider de réorienter son affaire pour attirer des visiteurs. Qui le blâmerait? Il va traduire son menu, adoucir les épices de ses recettes, changer de musique. Peu à peu l`ambiance familiale... et indienne va céder le pas à celle supposément voulue par le touriste. Les habitués de la place ne s`y reconnaîtront plus et viendront de moins en moins. Tout à coup, des gens plein d`initiatives vont fermer leur commerce traditionnel, qui répondait bien aux besoins locaux, afin d`offrir des souvenirs, des films, des batteries, des connections internet, dont leurs concitoyens n`ont souvent rien à foutre. Et ils vont être nombreux à le faire. Trop nombreux. De bons voisins qu`ils étaient, ils vont se transformer en compétiteurs, en adversaires. Question de survie. Tout à coup, les rues paisibles et propres, vont devenir des lieux où l`on apostrophe pour vendre, où les étrangers jettent par terre leurs déchets, parce qu`ils ne voient pas la propreté. Ils ne voient que la poussière du sol et les excréments d`animaux, et comme en Inde les poubelles publiques n`existent pas, ils ne se sentiront pas mal de polluer. Tout à coup, les enfants, les vieillards et les handicapés vont se mettre à mendier, contre une photo, une chanson, une aumône, ils vont se mettre à dépendre des touristes et à les attendre. Bref, tout à coup, c`est tout le tissu social qui va s`effilocher.

Vous croyez que je suis un pessimiste fini? Pourtant, les hippies ont bien tué Pushkar. Le petit lieu de pélerinage où les hindous venaient chercher Brahma s`est transformé en lieu de perdition. La foi et culte sont devenus marchandise et marchandage. La ville en a perdu son âme. Désormais, on y trafique de la drogue et une prostitution de plus en plus juvénile y fleurit. Qu`arrivera-t-il à Chanderi? Shiva seul le sait. Une chose est sûre: bientôt, il n`y aura plus de serveurs plein de candeur qui vous joueront dans les cheveux en toute naïveté.

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