Boris et Brassens
En quittant Sète, je ne peux m`empêcher d`avoir une pensée pour ce bon vieux Bobo. Vous le connaissez? C`est peut-être votre ancien prof de math. Moi, il m`a enseigné la physique en 87-88. Tous ceux qui l`ont eu en passant par St-Alexandre au cours des trente dernières années gardent en mémoire des anecdotes incroyables. J`ai les miennes, savoureuses. Vous avez les vôtres, toutes aussi succulentes.
Et pourtant, ce qui me restera le plus de lui ne date pas de cette période passée sur les bancs d`école à le regarder faire le pitre. Non, car j`ai aussi eu le privilège de l`avoir comme collègue pendant les dix dernières années.
Pas toujours facile de travailler avec lui. Il fanfaronne. Il éteint les lumières. Il dit des insanités. Il fait son numéro, tout comme en classe. Impossible de rester indifférent... parce qu`impossible de rester tranquille à ses côtés. Il faut constamment être aux aguets. Que va-t-il dire? Que va-t-il faire? Comment va-t-il vouloir attirer l`attention et nous suprendre?
Pourquoi je pense à lui maintenant? Parce que Sète est la ville natale de Georges Brassens. Et que c`est Boris qui me l`a fait connaître. Comme tant d`autres choses d`ailleurs. Peut-être avez-vous eu la chance d`entrevoir par moments, entre deux équations algébriques, l`immense culture de cet homme et son incroyable passion pour l`existence. Imaginez alors ce que c`est de le côtoyer quelques heures par jour pendant une décennie!
Boris, disais-je, m`a fait découvrir Brassens. Il m`a poussé vers le jazz. M`a fait connaître le romancier William Boyd. Avec lui, j`ai parlé d`histoire des sciences, de philo, de religion, d`éducation, d`art, de voyage. C`est même lui qui m`a donné le meilleur conseil que l`on puisse faire à un jeune prof désemparé et découragé (eh oui, ça m`est déjà arrivé jadis): ce sont les élèves qui doivent souffrir, pas toi. Eux passent, toi tu restes. Et tu es un bon enseignant. Prends soin de toi.
Pourquoi je pense à lui maintenant? Parce que, cette semaine, j`ai croisé Brassens à Sète. Même s`il est mort il y a 25 ans. Et j`ai senti à quel point ils étaient fait sur le même moule. Ils partagent cet amour des mots et ce plaisir de jouer avec eux, d`en trouver des nouveaux et de les faire découvrir à d`autres. Ils ont en commun cette franchise sans censure, un peu baveuse, un peu paillarde, un peu gamine, mais si rafraîchissante, confrontante, stimulante. Ce sont de grands bourrus, qui se donnent des airs de durs, pour cacher une grande sensibilité, et un étonnant romantisme.
Pourquoi j`écris tout ça? Parce que Boris prend sa retraite cette année. Parce que j`aurais voulu le voir faire ses dernières flagosses. Parce que je l`aime bien. Et je sais bien que je ne le verrai plus beaucoup. Il ne participera pas aux activités de fin d`année, sans doute même pas à la fête de reconnaissance pour sa retraite. Il ne peut pas. C`est contre sa nature. Il va se retirer dans ses terres, ne mettra sans doute plus jamais les pieds au collège et ne gardera pas contact avec moi. Je le dis sans amertume. Nous ne sommes pas de la même génération. Je ne suis pas son ami. Nous n`avons pas d`intimité. Notre relation n`a pas été de ce type. Il est resté pour moi un prof, un éternel transmetteur. Je l`ai admiré, il m`a beaucoup appris, il a été une figure intellectuelle importante dans ma vie et ne le sait probablement pas. Je tenais, une fois, à le lui dire.
Merci mon Bo. Profite des mois qui restent. Savoure-les. Car, quoi que tu en dises, ça va te manquer, puisqu`en attendant la camarde, et bien que tu vives ta retraite en éternel estivant sur des airs de fandango, tu seras loin du public qui t`a poussé à être tout un artiste.
Je suis d'la mauvaise herbe
Braves gens, braves gens
C'est pas moi qu'on rumine
Et c'est pas moi qu'on met en gerbes
Je suis d'la mauvaise herbe
Braves gens, braves gens
Je pousse en liberté
Dans les jardins mal fréquentés
La la la la la la la la
La la la la la la la la
Et je m'demande
Pourquoi, Bon Dieu
Ça vous dérange
Que j'vive un peu
Et je m'demande
Pourquoi, Bon Dieu
Ça vous dérange
Que j'vive un peu
Les hommes sont faits, nous dit-on
Pour vivre en bande, comm' les moutons
Moi, j'vis seul, et c'est pas demain
Que je suivrai leur droit chemin
La mauvaise herbe (Georges Brassens)
7 commentaires:
j'ai beaucoup aimé lire ça. ce serait super que Boris le lise ça va de soi. c'est cool lire ton blogue, ça se lit super bien (comprendre que c'est bien écrit) et les sujets se suivent mais ne se ressemblent pas, sauf que ça reste intéressant peu importe. fallait que je te le dise!
Vraiment un bon texte!!!
wow...tu ecris tellement bien...ce que j'ai lu m'a beaucoup ému...J'adore Boris!!!
Chere ancienne eleve,
Jºai envoye le texte a Boris il y a plus de six jours. Pas de reactions. Mais je ne suis pas surpris. Peut-etre ne prend-il pas ses messages sur le portail. Plus probable encore, peut-etre est-il trop bourru pour repondre.
Subissant les dernière "flagosses" de Boris, je ne peux qu'appuyer son immense culture et ses connaissances de tout. Encore hier, il nous vantait certainement pour la 30e fois depuis le début de l'année les beautés de Vénus et de la Lune le matin à l'aurore. Aujourd'hui, il s'élançait sur ce qui l'avait forcé à venir vivre en Outaouais, choix qu'il a partiellement regretté, étant donné qu'il fait trop chaud l'été et que le climat ressemble assez peu à son Saguenay natal. (On ne repartira pas le debat qui a eu lieu il y a quelques mois sur ce meme blog sur le fait que Gatineau c'est un trou...)
Dommage que vous manquiez ses pitreries, et pour ce qui est de ce qu'il dit sur le fait que ce sont les élèves qui doivent souffrir... certains ne peuvent qu'être d'accord.
Je m'éternise pas mal mais je pourrais continuer, je m'en excuse.. je l'admire, ce Boris, fou un peu.. mais quel génie!
Boris, je le connais peu. Mais, j'adore parler avec lui. Quand j'arrive à l'école, il y a des matins où il me dit son salut bien borissien : "Toé, l'jeune, on t'a rien d'mandé!"
Ça me fait toujours sourire. C'est malheureux que j'arrive si tard. Il a une sorte de bourrette sympathique. J'ai l'impression que parfois que c'est mon grand frère qui me parle.
Mon grand frère, quand j'arrive chez lui pour la fin de semaine, me lance souvent à la gueule des "kess tu fais icitte?!". Ensuite, il me dit des trucs du type : "J'ai fait l'épicerie parce que je savais que tu venais; tu crèveras pas de faim." Et d'ajouter "Icitte c'est pas comme chez vous."
Cela dit, je suis content que Boris ait croisé ma route ou vice-versa.
J'ai décrété qu'il était officieusement mon mentor. Le plus drôle, c'est que je ne lui ai même pas demandé son opinion.
Comme ça je pourrai me pavaner : "Ah! oui! Boris, ç'a été mon mentor!" Et j'aurai l'air hot d'avoir été le disciple non désiré d'une légende CSAienne.
Une question, Mathieu. Sète n'est-elle pas nommée comme un des lieux des "imbéciles heureux qui sont nés quelque part"? Je ne savais pas que Brassens était de cette ville...
Lou
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