Qu`est-ce qu`une aventure? Voilà une bonne question. En deuxième secondaire, je me rappelle avoir étudié ce genre littéraire. Je ne suis plus sûr de me souvenir de ses différentes étapes. Attendez... N`était-ce pas: situation initiale, élément perturbateur, péripéties, élément réparateur et situation finale?
(Situation initiale) Dans le petit village de Vadu Izei, en Roumanie, nous demeurons dans un petit Bed and Breakfast. L`entreprise est évidemment familiale. Le fils dirige et sert de guide. L`épouse fait le ménage. La mère fait la cuisine. Le père offre des raisins aux visiteurs et entretient le poêle à bois. On nous reçoit dans la maison qui, au fil des ans, a pris de l`expansion. De deux chambres d`invités, on est passé à six.Après une première journée où notre hôte nous a promenés à travers les villages de la région en voiture, on se sentait d`attaque pour partir à pieds. Il n`y a pas d`office du tourisme à Vadu Izei, ni rien d`approchant. Heureusement, le propriétaire de la Casa Muntean nous offre, sur une feuille photocopiée, un "circuit des artisans" censé nous mener d`un sculpteur à un peintre en passant par une tisserane.
(Je fais ici une digression, bien conscient de m`éloigner de la structure du genre littéraire choisi. Les puristes peuvent sauter ces lignes et y revenir plus tard après la palpitante lecture du récit d`aventures.)
Nous avons délibérément passé vite devant la porte du sculpteur, car nous avions eu le privilège de le rencontrer en fin d`après-midi la veille, alors que nous cherchions un café. Vous savez ce genre de personnage à qui vous dites bonjour poliment sur la rue pour vous retrouver un instant après dans son humble demeure, pris dans une discussion de laquelle vous ne saisissez pratiquement rien, mais qui pourtant se poursuit sans interruption. Le roumain étant une langue latine, on finit pas saisir les thèmes, non les propos. Le sympathique aieul, sentant un peu l`alcool, nous a parlé de ses sculptures, de psychologie, spécialement du concept de lapsus qui semblait le fasciner, de bouddhisme... jusqu`à ce que sa femme qui travaillait dans le potager apparaisse pour nous être présentée. L`interruption inespérée nous a permis de fuir vers le café qui commençait à devenir pur fantasme.(Retour à la trop longue situation initiale) Ainsi donc, nous nous sommes dirigés directement chez l`artiste du tapis rugueux, du sac fleuri et de la paire de bas ô combien pertinente comme souvenir pittoresque. Après avoir acheté ce qui, peu importe son utilité initiale, deviendra une petite nappe, nous sommes repartis sur notre sentier, direction Valea Steja Rului, village situé sur la rive opposée de l`Iza.
Le long du chemin de terre, nous avons longé quelques maisons, des pentes devenant collines, des champs de maïs, puis d`autres champs de maïs. Tout se serait poursuivi ainsi n`eut été d`une croisée de chemin. (Elément perturbateur... enfin!) Chemin "chien" ou chemin "rivière"? Vieille question datant de mes années de moniteur en camp de vacances. Chemin "rivière", car me suis-je dit, avec mon implacable logique: les villages, les villes et les empires se construisent le long des cours d`eau! Beau tata! Mais je ne le savais pas encore.Nous continuons donc notre randonnée. Les maisons, déjà rares, deviennent rarissimes, puis complètement absentes. Je finis par admettre du bout des lèvres que je me suis peut-être trompé. Qu`importe, ne voulions-nous pas pique-niquer? Le bord d`une rivière est toujours bucolique à souhait.
Le chemin de plus en plus boueux ne semble mener à rien. Soudain, nous croisons une femme cueillant aux abords de son champ. Inutile de dire qu`elle paraît surprise de nous voir. Elle répond cependant à notre saluation. Quelques pas plus loin, s`ouvre un corridor d`herbes fauchées. Comme nous avançons dans la campagne roumaine depuis une bonne heure, je propose de l`emprunter pour nous rapprocher du décor champêtre qui nous attend impatiemment.
Au bout de la travée, des herbes hautes se dressent. Caro commence à parler d`aventure, expression que je repousse du revers de la main. Ce n`est pas ça qui va nous arrêter. Quand même, ce n`est qu`une petite marche! (Dans la structure du récit, cet éloignement de la civilisation, cette boue sur le chemin, ces herbages tiennent lieu, selon elle, de premières péripéties. Mais je réfute vigoureusement une telle interprétation.) D`ailleurs, pour me donner raison, un nouveau couloir rasé s`offre à nous. Nous croisons encore quelques paysans qui, jusque-là en silence, se mettent à parler et à s'esclaffer après notre passage près d`eux.Nous fonçons toujours vers la rivière qui ne peut être que tout proche, là sur notre droite. Or voila que les herbes hautes deviennent de plus en plus hautes et de moins en moins herbes. En fait, il n`est pas métaphorique de dire que la végétation devient carrément dense. On peut parler désormais d`une forêt serrée de petits arbres dont les tiges tantôt rigides tantôt flexibles appeleraient littéralement à l`utilisation d`une machette.
Peut-on commencer à parler d`aventure? D`accord, je concède qu`après nous avoir enfoncés dans cette jungle où nous ne voyons pas plus d`un ou deux mètres devant, je nous ai placés en situation plus ou moins normale et stable. Comme j`ai un peu la tête dure et que j`entends la rivière, je me dis: pourquoi gaspiller temps et énergie à rebrousser chemin alors que nous sommes si près du but, cette rive splendide où nous casserons bientôt la croûte?Caro est encore souriante, en dépit des écorchures sur ses bras. Le ton est moins enthousiaste que d`habitude, mais en compagnie d`un mâle comme moi, qu`a-t-elle à craindre? N`écoutant que mon optimisme naturel, je continue à pénétrer.
Tout à coup, alors que je ne m`y attendais plus, j`entrevois à travers les branchages, l`Iza! La "plage" bordant la rive a plutôt la forme... d`un abrupt fossé. Caro étant encore quelques mètres derrière, je décide de garder ce constat pour moi. C`est alors que, levant les yeux, je vois, droit devant, une femme et son fils en train de laver du linge dans la rivière. Ouf, de la civilisation! En aval, j`aperçois une avancée de terre où l`eau semble plus basse. Chic! On va pouvoir traverser à pied sans trop se mouiller... peut-être.
Avant que ma douce n`arrive près de moi et ne désespère, je lui ordonne d`obliquer vers la droite, car dis-je, je pressens une solution. Vous savez, parfois, on a des preuves que Dieu existe. Après avoir péniblement fait devier notre trajet, voici qu`en raison de la saison, la rivière étant basse, une étendue de galets, que je nommerai plage, se présente à nos yeux émus.Ce n`est pas exactement comme je l`avais imaginé une heure plus tôt, et sans doute pas comme dans la tête de ma douce non plus, mais à quoi bon relever un tel détail. Le repas nous semble succulent, parce qu`il récompense l`effort passé, et nécessaire puisqu`il nous prépare à l`étape aquatique qui nous attend. Car, il est hors de question de retourner sur nos faux-pas.
Sustentés, souliers en mains, pantalons aux genoux, nous entreprenons la traversée. (Début d`un second ensemble de péripéties, pour ceux qui suivent encore la structure) L`eau est comme très froide, le caillou pointu et le pied incertain. C`est fou ce qu`on a fait ce genre de choses aisément à 18 ans avec nos campeurs. Pas aussi évident maintenant. Je m`avance le premier, viril et fier. Je suis déjà sur l`autre rive que Caro n`a pas encore fait deux enjambées. Quel homme! Voyant le sexe faible en détresse, n`écoutant que mon coeur vaillant, et non mes orteils gelés, je dépose mon sac aux pieds du fils méduse et de la mère infatigable qui lave ses froques, et repars vers ma préférée. Pendant que, aussi inconscient qu`héroïque, je m`en viens lui prêter main forte, le jeune homme se penche vers mon sac qui contient mon I-Pod, ma caméra de 500$. Caro, qui selon moi devrait regarder où elle met les pieds, garde un oeil sur le garçon et mon sac. Je saurai, bien après les événements, que se sachant surveillé, il n`a pas osé donner suite à son désir de prendre mon bien.
Pour faire une histoire courte... nous avons finalement vaincu les flots et les roches aiguisées pour aboutir tous deux au bas d`une solide pente servant autrefois de lit à la rivière. Le plus dur était fait, non? Il suffisait maintenant de monter la côte et, puisque nous étions sur le bonne rive, retrouver le village de Vadu Izei et la Casa Muntean.Puisant dans nos grandes ressources physiques, nous avons donc escaladé la pente pour aboutir dans la cour arrière d`une résidence privée. Un peu gênant et délicat comme situation, il faut bien l`admettre. Nous nous sommes donc prudemment avancés au travers du jardin. Lorsque, de loin, j`ai apercu, par la porte ouverte, une femme travaillant dans sa cuisine, je me suis annoncé à l`avance par de vibrants "Hello! Hello!". Et la dame s`est mise à ricaner. Soulagement. Plus nous avancions, plus elle riait. (Elément réparateur???)
Arrivés au seuil, mal à l`aise d`être trempés et d`avoir les souliers souillés de boue, nous avons voulu nous déchausser, mais elle a refusé nous invitant à simplement traverser vers la cour intérieure. Ne voulant pas déranger, confus et souhaitant quitter les lieux au plus vite, je me suis engagé dans l`entrée pour regagner la route passant devant la maison. Ce n`est qu`à ce moment qu`un incroyable sentiment de déja-vu s`est emparé de moi: ces murs verts, ces grappes de raisins qui pendent et cette cuisinière qui se meurt de rire... Incroyable: nous étions de retour à la Casa Muntean et nous tenions devant la mère souriante de notre hôte. Je ne l`avais pas reconnue! (Situation finale)J`admets que cette fin surprenante s`apparente plus au genre littéraire de la nouvelle. Qu`importe. Qu`est-ce qu`une aventure? N`est-ce pas pousser un peu plus vers l`inconnu, l`absurde et parfois le danger, sans que cela ne finisse mal. Car dans un tel cas, ce n`est plus une aventure, mais un incident, un drame, une tragédie.
Post-Scriptum:
La mère a déjà raconté notre aventure à plusieurs amis et voisins. Elle imite devant tout le monde ma surprise lorsque j`ai compris où nous étions: elle se tape sur la tête en criant "Oh my God! Oh my God!" Les gens qui nous croisent rient de bon coeur. Si nous restons encore quelques jours, nous allons devenir une légende locale. Il est temps de partir!
Post-Scriptum 2:
Vous croyez que nous en avions assez eu pour une journée? Eh bien, ce n`était pas fini. Pour connaître la suite, allez lire le blogue de Caro!
2 commentaires:
Quel dénouement! Et j'affirme que la fin ressemble plus à une nouvelle, d'autant plus que depuis le début de l'année on ne travaille que là-dessus en français. Mais je reste encore étonnée à ma deuxième lecture; jamais je ne me serais doutée de la fin. Tout de même...
Toujours un plaisir de te lire et surtout de t'imaginer dans ces situations !!!
Love and hugs
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