lundi 17 mars 2014

Citadin du monde


J'ai commencé très jeune. J'avais peut-être quatre ans quand j'ai eu la piqure. Gamin et déjà dépendant. C'est de la faute à mon grand-père. C'est lui qui m'a initié. Je ne parle pas de tabac, de boisson ou de jeu, bien qu'il me laissait déjà à cet âge tirer sur son cigare et me donnait un peu de bière dans un verre à shooter alors que nous jouions au poker à l'argent. Sans blague. Non, je parle de la ville. Mon grand-père était un amant de la cité et il m'a transmis sa passion subtilement et insidieusement, comme c'est le cas pour tous les vices.

Chaque samedi matin que le Bon Dieu amenait, il passait me chercher avec ma soeur et nous partions pour le centre-ville. Elle s'en est sortie sans mal et vit heureuse à Blainville. Pas moi. En moins de trois ans, je suis devenu accro. J'aime sniffer l'odeur des métros. J'ai besoin de ma dose de klaxons, de mon "fix" de néons. J'adore la faune urbaine bigarée même si elle est parfois plus dangereuse qu'une horde de lions. Plus de trente ans dans le dortoir de Gatineau ne m'ont pas guéri. Au contraire. Je suis en perpétuel manque et la petite Ottawa peine à combler mes besoins.

Outre l'intermède, ô combien jouissif, de Cape Town, j'ai été privé de villes du 13 décembre au 16 février. Deux longs mois de villages, de déserts et de savanes pendant lesquels les grandes agglomérations ont été, à ma grande tristesse, soigneusement évitées. Pouvez-vous imaginer le plaisir que j'ai ressenti en arrivant à Casablanca, une destination qui a pourtant peu à offrir pour le voyageur? Nenni. Vous en êtes incapables. À moins d'être atteint comme moi. Je ne touchais pas à terre. Depuis, c'est la joie sans fin: Marrakech, Fès, Séville, Grenade, Valence, Barcelone, Madrid et maintenant Lisbonne!

Au fond, je ne sais pas pourquoi, enfant, j'aimais autant la ville. Était-ce le simple fait d'être avec mon grand-père? Était-ce la petite "Hot Wheels" qu'il m'achetait? La traite qu'il me payait au restaurant? Les bonnes manières de gentilhomme qu'il voulait que je démontre face aux dames avec lesquelles il flirtait comme le font décemment les petits vieux lorsqu'ils ne sont pas trop vicieux? L'étonnant qu'il me faisait découvrir, comme ces gens qui se baignaient dehors, en plein hiver, à l'Hotel Bonaventure? Je n'en sais rien.

Par contre, je sais ce que j'y cherche maintenant: les plus beaux fruits du génie humain. J'en entends certains grincer des dents et s'exclamer: "Quoi! Géniale? La ville? Ce n'est qu'un enfer de violence et de pollution de toutes sortes!" Du calme, les bienlieusards qui roulent seuls dans leur voiture matin et soir pour profiter de leur bungalow tranquille! Vous polluez plus que ceux qui prennent le bus et le métro. Bon, on ne va pas entrer dans une chicane Montréal vs Laval. Je vais plutôt m'expliquer.

Bien sûr, la nature nous offre un spectacle magnifique qui laisse souvent sans mot. J'ai eu l'occasion de sentir l'insignifiance de l'humanité en contemplant le Grand Canyon. D'être émerveillé par la vie multicolore de la Grande Barrière de corail. D'être chaviré intérieurement dans le désert du Sahara ou celui de Namibie. Tout cela est grandiose. Si Dieu existe, son oeuvre est magnifique. Sinon, on vit dans un univers de lois et de hasards drôlement épatant. Mais d'une façon ou d'une autre, nous n'y sommes pour rien.

Moi, ce que j'aime de la ville, c'est qu'elle est le lieu par excellence du génie de notre espèce. Elle offre une concentration unique d'oeuvres humaines. La cité est le lieu qui rend possible l'art. Je suis au courant que certains artistes fréquentent les champs de tournesols. Mais c'est dans les galeries qu'ils vendent (sinon ils crèvent, ce qui arrive souvent d'ailleurs) et dans les musées qu'on admire leur travail. Car, pour moi, l'art n'est complet que lorsqu'il est partagé. On peut écrire, peindre, danser ou sculpter pour soi. Cela peut avoir un effet thérapeutique ou exactement le contraire... Mais sans communication, est-ce de l'art? Si un autre que soi n'écoute pas, ne voit pas, ne pleure ou ne sourit pas, est-ce de l'art? La ville, parce qu'elle regroupe, facilite la venue du chanteur, permet la tenue du vernissage. Oui, je sais, elle possède ses laideurs, mais celles-ci ne sont rien en comparaison avec ce qu'elle donne à vivre et savourer.

Dans le film "The Tree of Life", Terrence Malick entrelace la majestuosité des constellations avec celle d'oeuvres architecturales. Vous êtes déjà allé à Barcelone admirer les chefs-d'oeuvres d'Antoni Gaudi? Époustouflant! Comme la Dune 45! Autant que les Chutes Victoria! Pas moins que la migration de centaines de milliers de gnous! Ce n'est pas donné à tout le monde de savoir transformer la pierre en silence, de donner le goût à l'agnostique de croire à nouveau en Dieu. Pour y arriver, il s'est inspiré de la nature. Mais c'est au coeur de la ville qu'il a choisi d'ériger sa Sagrada Familia. Et c'est grâce à la ville, ses habitants, ses visiteurs si son projet s'est poursuivi depuis sa mort, il y a près de quatre-vingt-dix ans!

Je suis heureux d'avoir pu faire des safaris. Cependant, personnellement, après des centaines d'éléphants, de zèbres et de girafes, après des dizaines de lions, j'avais atteint ma limite. Ce n'est pas le cas de tous. Deux de nos amis voyageant avec nous en Afrique en auraient pris encore et encore. Ils nous confiaient d'ailleurs que, selon eux, Paris est surestimé. Après douze heures passées dans la Ville Lumière, ils avaient fait le tour de ce qu'elle avait à offrir! Notre-Dame, Champs-Élysées, Arc-de-Triomphe, Sacré-Coeur de Montmartre, Louvre, Tour Eiffel. En une journée! Je pourrais passer des mois à Paris. Et ailleurs.

Moi, de la cité, je ne me tanne jamais. C'est une scène perpétuellement changeante. De l'art de la rue y apparait et y disparait chaque jour. Les musiciens y passent en tournée. Les expositions temporaires y défilent. Les quartiers offrent tantôt des balcons en fer forgé, tantôt des maisons colorées. Des salons du livre, des nouveautés au cinéma, du théâtre s'y font la compétition. Sucession des génies de notre espèce qui nous en mettent plein la vue! Ah! Montréal, New-York, Londres, Berlin, Amsterdam, Tokyo, Sydney! Comme je vous aime! Merci, grand-papa!

3 commentaires:

Unknown a dit…

Best blog ever!!! J'adore te lire.

lah a dit…

Comme quoi on ne sait jamais quel héritage on laisse ... Tu as raison pour la pollution des banlieusards, j'ai lu là-dessus mais j'aurai toujours besoin d'un peu plus d'espace pour respirer. J'ai par contre mieux compris ton point de vue en lisant ce blog.

Dé a dit…

Merci pour ce petit moment de nostalgie que tu m'as fait vivre... Cher grand-papa! Il me manque parfois...
Merci aussi de m'avoir fait voir la ville à travers ton regard. Elle s'illumine et s'embellit tout à coup.
N'empêche que la contempler en touriste et y vivre n'est pas la même chose!
Aussi, j'aime la banlieue pour sa tranquillité, son espace et ses aménagements pour la famille, mais sans enfant, je préférerais probablement la campagne... et en voyageur, elle serait d'une insignifiance indicible!