jeudi 6 février 2014

Quand le groupe est merdique...


Le conflit africain

Ce matin-là, le premier de la seconde partie de notre périple de camping africain, j'ai tourné en vain le robinet marqué de rouge dans ma douche. Pas d'eau chaude... J'ai dû me contenter d'une douche froide. Je ne pouvais pas me douter que ce ne serait pas la dernière, au sens propre comme au figuré.

De Cape Town à Victoria Falls, j'ai vécu une extraordinaire expérience de groupe. Une dynamique fondée sur la solidarité, l'entraide, l'initiative et le positivisme. Je vais toujours me rappeler de ces trois semaines, du plaisir et des rires partagés, des coups de main et de la générosité de mes 16 compagnons de voyage. Dans un tel contexte, je suis l'homme le plus dévoué du monde. J'aime alors faire plus que ma part, je suis tourné vers l'autre, je me donne à 200%.

En quittant Vic pour Arusha avec nos nouveaux co-voyageurs, nous avons perdu le soleil. Il s'est mis à faire sombre. La pluie s'est mise de la partie. Pire encore, le nouveau tissu humain s'est vite révélé des plus fragile. Aux quatres Canadiens dont nous faisons partie qui poursuivent la route, se sont ajoutés sept membres. Dès la première rencontre de groupe, le ton a été donné. Des nouveaux arrivants se sont mis à contester les politiques de la compagnie en questionnant agressivement notre leader sur divers sujets qui ne relèvent pas de son pouvoir. Après plus d'une vingtaine de jours en sa compagnie, je ne considère plus Rose comme une simple guide, mais aussi comme une amie. Je me suis attaché à elle. Je lui fais confiance, je connais ses compétences. Je n'ai donc pas pu m'empêcher de prendre sa défense. Aurais-je dû? En tout cas, ma position a été clarifiée dès les premiers instants: je me suis identifié comme un ami du régime.

Intrepid invite ses clients à lire attentivement un document détaillé spécifiant les caractéristiques du voyage auquel ils choisissent de participer. Dans ce cas, il s'agit d'un voyage de camping où chacun est appelé à monter sa tente et à participer activement à la rotation des diverses responsabilités: laver le camion, aider à préparer les repas, laver la vaisselle et installer le campement commun. À cela s'ajoutent d'autres tâches comme le sèchage de la vaisselle qui se fait, pour des raisons hygiéniques, sans linge à vaisselle, en secouant les couverts au vent, sous le soleil, lorsqu'il est présent.

Il ne m'a pas fallu beaucoup de temps pour constater que le zèle et l'esprit collectifs étaient disparus. Rob est trop viril pour les tâches ménagères. Il préfère rester assis avec sa bière et nous regarde. Comme il monte la tente de son couple, sa femme Wendy fait leur vaisselle. Au diable les chaudrons qui ont servi à préparer leur repas. Sue profite du temps de séchage pour aller prendre sa douche en toute tranquilité. Wills, qui a 79 ans, qui s'est présenté sans sac de couchage parce qu'il ne savait pas qu'il en fallait un (!), qui n'est pas capable de monter sa tente sans qu'on l'aide, trouve que le "flapping" de la vaisselle est stupide. Christine, qui a passé une bonne partie de sa vie dans l'armée, est parfaite. Dans le sens qu'elle sait comment les choses doivent être faites. Elle explique à notre cuisnier, à notre conducteur et à notre guide, qui ont six ans d'expérience en "overlanding", comment procéder. Reste une Danoise et un Néérlandais timides qui ne disent pas mot et suivent le vent.

Voyez l'ambiance? James et Henry sont plutôt effacés, c'est à Rose de corriger le tir. Or, elle est malade. Elle nous l'a confié à Caro et à moi. Alors qu'elle avait été si claire, si exigeante, si alerte pour donner la bonne direction dès le départ à Cape Town, voilà qu'elle semble paralysée, inerte, incapable de faire les interventions nécessaires. Que fait Mathieu David dans une telle situation? Il prend les choses en main! Vous grincez des dents? Vous avez peut-être raison!

Super Mat débute par des interventions collectives enthousiastes du type: "Let's go gang, time to flap!" et individuelles bienveillantes du genre: "You know Wendy, the truck wash must be done after the collective flapping because people must have time to take out the things they need for the night, before the brooming." Ces invitations ou conseils sont reçus avec froideur ou grognements. Et rien ne change. Si bien qu'au soir du sixième jour, je me retrouve seul avec Caro et nos trois accompagnateurs kenyans à faire la vaisselle et le séchage. C'en est assez: je suis dévoué, pas idiot. Je décide de confronter nos leaders. Ils répliquent que ce n'est pas grave, qu'ils vont faire les tâches. Je suis outré. Je sais que les deux gars n'aiment pas la confrontation, "Hakuna matata" est leur mot d'ordre. Cependant, je ne reconnais plus Rose. Je suis déçu et je refuse de continuer pendant plus de deux semaines ainsi. Je laisse tomber ma vaisselle dans le bac et quitte en leur déclarant colériquement que je ne suis pas d'accord avec leur décision. Jusqu'à nouvel ordre, moi aussi je vais faire le minimum et suivre les règles qui me conviennent.

Dès le soir suivant, à la fin du souper, la Rose que nous avons connue au début du périple prend la parole pour remettre les pendules à l'heure et réexpliquer les attentes face au fonctionnement. Nous sommes des adultes, nous devons nous comporter comme tels face à nos responsabilités. Est-ce clair? Le silence est glacial. Des regards assassins sont tournés vers Caro qui a été la seule à répondre "Oui!" et vers moi qui, on le sait, s'est montré mécontent de la dynamique qui a primé jusqu'alors. Je me couche à la fois heureux et inquiet. Le message a été limpide, mais le backlash semble inévitable.

Au déjeuner, les membres visés par les remarques disciplinaires optent pour l'approche agressive. On m'arrache littéralement ma chaise avant que je n'aie fini de manger: faut être efficace, faut ranger! James me dit de ne pas m'en faire. Mais on sent que ça va éclater bientôt. Devinez qui ça va impliquer?

Comme il pleut sans arrêt depuis pratiquement cinq jours et que quatre autres membres du groupe étendent leur serviette à l'intérieur même si c'est interdit, je décide de faire de même. Erreur stratégique. Rob, notre fermier australien, m'apostrophe: "You can't put your towel there, that's the rule and they apply to all of us, even you!" En repliant ma serviette, je lui réponds calmement: "You are absolutely right." Sans doute insatisfait de ne pas m'avoir fait réagir davantage, il poursuit son reproche sur le thème des règles nous concernant tous. Je ne me laisserai pas faire la morale par le leader des pisse-vinaigre. Je veux lui expliquer que je connais la règle, que je l'ai respectée pendant tout le voyage, mais qu'il semble que depuis quelques jours elle ait été assouplie puisque Rose n'est pas intervenue auprès des autres fautifs. Mais je ne rendrai pas au bout de mon idée. J'ai à peine pu articuler "I know the rule..." que M. Muscle, qui veut avoir le dernier mot, m'interrompt et se met à répéter "I am not listening to you, I am not listening to you, I am not listening to you...!" Et là, j'ai dérapé...: "SHUT UP!"

Le Taureau est debout, il s'avance vers moi en piaffant: "Sit down or I will sit you down!" Mes amis ne se demandent pas si mais bien quand je vais me faire casser le gueule... Je réplique: "Just try, just touch me!" Soudain, le vieux Wills est entre nous deux: "Matthew..." Je veux lui expliquer: "I have been on this trip for three weeks..." Il me coupe: "I am 79, three weeks is nothing in a lifetime. It's not worth it!" Je souris. Le sage a parlé. Je m'assoie. L'atmosphère est à trancher au couteau.

Six heures de route. En masse de temps pour réfléchir, pour analyser la situation sous toutes ses coutures. Doit-on prendre la relève quand le leadership fait défaut, quand des chefs désignés faillissent à leur tâches? Doit-on faire le jeu des individualistes et des profiteurs? C'est bien beau enseigner la non-violence, mais comme faire pour aimer son ennemi, vouloir son bien, de ne pas le voir comme incarnant le mal? Comment taire la haine qui m'envahit puissament? Je voudrais quitter ce groupe immédiatement. Être déjà au Maroc ou de retour au Canada entouré de gens qui partagent mes valeurs.

À ce moment-là, il reste 17 jours au voyage. Autant dire une éternité. On vit collés les uns sur les autres: les repas, les activités, le transport. Impossible de s'isoler, de s'éviter. Je vais devoir apaiser le jeu. Parler à la Brute. Une fois arrivés à notre nouveau campement et que les tentes ont été montées. Je prends mon courage à deux mains pour aller parler à Rob seul à seul. L'opération "Réconciliation" ne se déroule pas comme je l'ai imaginée... D'abord, il accepte immédiatement de me parler et me déclare d'emblée que tout est oublié pour ce matin, qu'il n'est plus en colère. Eh bien! Si je m'attendais à ça. Puis, il enchaîne en me déclarant que si je le remets en colère, il peut me démolir, me tuer! Wow! Une chance qu'il n'est plus fâché! Intarissable, il poursuit en m'expliquant que je suis un mâle dominant, que je suis habitué à diriger, mais qu'on ne peut pas agir de la même manière avec des adolescents qu'avec des adultes et que tous les membres du groupe qu'il a consultés sont d'accord avec lui: je devrais m'en tenir à ma position de participant et ne plus tenter de contrôler tout le groupe! Je suis si estomaqué que je n'arrive pas à dire ce que j'avais préparé avec soin ni à répliquer à ce qu'il dit. Il a à peine terminé son discours fleuve qu'il me tend la main et me déclare que nous pouvons aller de l'avant sans rancune! Au souper, encore sous le choc, je fais un effort conscient pour complimenter ses deux alliées, Wendy et Sue, qui ont joué avec les orphelins présent au camp où nous logeons.

Ce n'est qu'une fois la nuit tombée, couché dans ma tente, que je suis capable de réfléchir à cet "échange" surréaliste. Tout d'abord, je me laisse interpeller par ses commentaires. Ok, peut-être que je ne suis pas un génie de l'intervention avec les adultes. Peut-être que j'aurais dû me mêler de mes affaires. Cela dit, doit-on se taire quand toutes ses valeurs sont baffouées? Quand le contrat social qui établit les liens entre les gens est rompu? Puis, tout à coup, la peur revient. Aye! Après m'avoir menacé de m'asseoir plus tôt dans la journée, le Gros Goon m'a menacé de mort. Ce n'est pas la paix qui a été instaurée, mais la crainte. Il m'a efficacement neutralisé. Je suis peut-être un mâle dominant, mais lui a rétabli son statut d'Alpha! Du vrai bullying! Prends ton trou! Que peut-il me faire? Bien sûr, il ne va pas me tuer. Il pourrait me faire la vie dure cependant ou s'en prendre à Caro. Soudain, j'ai le sentiment d'avoir subi la défaite.

Au réveil, il pleut toujours. Le calvaire va-t-il se poursuivre? Je me lève, incertain face à ce qui m'attend. Une chose est sûre, je vais mettre fin à ma grève du minimum. Wills est incapable de démonter sa tente sous la pluie battante. Je le fais pour lui. Lorsque je me présente pour le déjeuner, ô surprise, quelque chose a changé. Tout le monde travaille! Personne ne se défile! Chacun prend des initiatives! Je n'ai pas perdu. Mes interventions n'ont pas été inutiles. La pression de m'en tenir à mon rôle n'est pas que sur moi, elle est aussi sur eux. Désormais, ils vont devoir agir en adultes solidaires!

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Racisme touristique

Soudain le Land Rover s'arrête. Notre ranger Andy, un Blanc natif du Zimbabwe, fait marche arrière. Il se penche sur la route et nous pointe un tas de plumes d'oiseau qui jonchent le sol. Sans hésitation, il déclare que le volatile n'a pas été la victime d'un membre de la race canine ou féline. Les plumes ne sont pas mouillées, l'attaque vient donc d'un prédateur ailé. Il saute du véhicule et scrute le sol à la recherche d'empreintes. Ce sont deux aigles, d'une espèce qui chasse en couple, qui ont fait le travail! Il rembarque et on repart. Moi qui ne suis pas un passionné de la vie animale, je suis fasciné. Je bois ses paroles. Quelle compétence!

Le but de la matinée: un safari pour aller voir des rhinocéros... à pied! Très dangereux, mais il nous encadre avec fermeté. Après avoir quitté notre 4 x 4 et marché un peu, nous nous mettons à pister un groupe de cinq bêtes que nous finissons pas rejoindre. Séance de photos sous le regard de ces géants qui, s'ils prennent peur, peuvent nous charger et nous tuer dans le temps de le dire. Comme il nous a menés pour les approcher, Andy les fait habillement s'éloigner sans nous mettre en danger. Puis, il se met à nous parler de ces bêtes. Car il les connait scientifiquement. De ses bêtes. Car il les reconnait pour la plupart individuellement. Il a grandi avec elles. Il les aime. C'est sans doute ce qui fait qu'il ne peut s'empêcher de nous faire un éditorial enflammé sur la chasse au rhino. En fait, sur les braconniers qui débarquent au Zimbabwe et ailleurs sur le continent pour littéralement scier ou hacher la corne de l'animal avant de l'abandonner. Les gardes du parc n'ont d'autre choix que de l'abattre afin d'abréger ses souffrances. Certains en pleurent.

Ç'aurait dû s'arrêter-là. Il aurait pu, à la rigueur, se taire après nous avoir expliqué que la plupart des criminels en question sont des Asiatiques, spécialement des Chinois. La poudre de la corne aurait, selon les croyances populaires en Extrême Orient, des vertus aphrodisiaques. Vous comprenez bien que le marché est très lucratif. Comme Andy, je crois que c'est en effet un crime odieux de débarquer illégalement dans une réserve protégeant des espèces en voie d'extinction. Comment réagiraient les autorités chinoises si des étrangers s'en prenaient aux pandas!

Andy a continué. Qu'en Occident on était trop obsédés par les droits humains, qu'on ne comprenait pas que les campagnes de sensibilisation et les lois ne servent à rien. Il nous a dit qu'il avait le droit de tirer à vue tout chasseur de rhino et que la fois où il en avait eu la chance il avait malheureusement manqué son coup. Que la prochaine fois serait la bonne. Qu'il tuerait avec joie un de ces Petits Batards Jaunes! Sentant qu'il s'était peut-être emporté, il a dit que nous n'approuvions sans doute pas sa position. À ma grande surprise, plusieurs membres du groupe ont déclaré être tout à fait en accord avec lui et qu'il fallait tirer sur ces bandits!

Comme ma relation avec mes co-voyageurs est plutôt fragile, je me suis tû, mais à l'intérieur je bouillais. Comment peut-on applaudir sans questionnement l'idée de mettre à mort les criminels parce qu'ils ne comprennent pas. Faire fi des droits humains, fondement des societés d'où nous provenons? Devons-nous perdre tout repère éthique parce que nous voyageons dans une des pires dictatures d'Afrique? Je n'ai pas eu une expérience particulièrement positive en Chine, mais de là à les mépriser tous, il y a une marge. On s'entend: on parle de plus d'un milliards d'êtres humains (plus les Viets et autres bridés qu'Andy mettait dans le même panier). Tous ces gens ne sont pas à la recherche de poudre de corne de rhino pour mieux performer au lit. Un nombre considérable n'ont pas accès à de l'eau courante potable ou à de quoi se nourir. Tous ces gens ne sont sans doute pas en faveur du braconage, en particulier d'une espèce en voie de disparition. Et plusieurs milions, voire centaines de millions ne sont sans doute même pas conscients de la problèmatique. Peu importe, Andy nous a expliqué qu'il refuse de prendre des clients asiatiques. Pendant le dîner, il s'en est trouvé pour imiter le mandarin en baragouinant et en singeant des salutations orientales. En fin de journée, en nous serrant la main d'une poigne de fer, ils nous a invités à écrabouiller la main de tous les bâtards de jaunes qu'on rencontrerait dans notre vie...

J'aurais pu croire à un moment d'égarement collectif n'eut été des propos que j'entends au quotidien dans le camion. J'ai toujours crû que voyager ouvrait les horizons. Je découvre que cela peut aussi nourrir nos préjugés et solidifier nos préconceptions. Sue, Wendy et Rob, mes meilleurs ennemis, se tiennent debout et partagent à haute voix à peu près tout ce qui leur passe par la tête. Tout en saluant les enfants par la fenêtre, ils se moquent ou s'insurgent de tout ce qu'ils voient: l'état des routes, la circulation chaotique, les gens qui se promènent à moto sans casque, les publicités, des nombreux barrages de police sur les routes... Tout est sujet à rire ou à critiquer:

Sue: As-tu vu tout ce monde? Ça pas de bon sens!
Wendy: Ça doit être la pause du dîner.
Rob: Oui, pause qui dure depuis des années.
Wendy: Bande de paresseux, ça quête, ça attend que tout leur soit donné.
Sue: Trouvez-vous donc un emploi au lieu de vous plaindre.
Affichant constamment un sourire professionnel, Rose notre guide kenyanne est assise deux bancs derrière. Je ne sais pas comment elle fait pour rester calme. Je ne peux faire autrement que de m'enfoncer dans mon monde pour me couper de la sottise et éviter de créer à nouveau des tensions dans le groupe. Je prends donc le I-pad et je joue à des jeux ou je lis mon roman When a crocodile eats the sun qui raconte les années 1996-2006 sou le régime de Robert Mugabe.

"Eh que les paysages sont beaux! Mais ça l'air que ça n'impressionne pas tout le monde!" lance Wendy à Sue tout en me désignant, comme si je n'étais pas présent. Je me mords la langue et ne dit rien... mais il y aurait tant à dire. Pauvres imbéciles, si vous lisiez un peu au lieu de nous imposer votre tonitruante "analyse", peut-être que vous comprendriez un peu mieux ce que vous voyez à travers les vitres du camion. Ah, oui, j'oubliais, vous détestez les universitaires, Rob l'a bien dit à Andy. Vive le gros bon sens et au diable la connaissance acquise théoriquement! Wendy n'a-t-elle pas dit à son mari alors qu'il voulait m'asseoir la veille que "je n'en valais pas la peine, parce que je ne suis qu'un prof!"

En à peine 70 pages, j'ai quelques clés qui me permettraient de les éclairer. Mais je ne suis pas au Collége avec des étudiants, je suis avec des adultes qui savent tout. Pourquoi un panneau publicitaire sur la grande route vante-t-il la circoncision? Pendant des années, on a nié l'existence du VIH jusqu'à ce que le ministre de la Santé en meure! Sans empêcher la transmission, la circoncision en diminuerait les risques. Ce qui explique aussi les condoms distribués gratuitement aux douanes! Pourquoi tous ces mignons orphelins avec qui vous avez joué au ballon hier? Parce que toute une génération a été décimée par le sida. On trouve des villages sans adultes où des enfants et des vieillards prennent soin les uns des autres tant bien que mal. Ça fait quoi un enfant sans parent? Ça peut donner des gens pas mal poqués, mais vous ne leur faites plus des bye-bye quand ils ont atteint cet âge-là, n'est-ce pas? Ce sont désormais des parasites.

Pourquoi tant de policiers? Parce que nous sommes dans un état totalitaire où il est bon que les gens se sentent surveillés et encadrés. Pourquoi cette remarque d'un agent sur le mauvais choix de couleurs pour nos réflecteurs sur le camion, ils sont rouges et blancs au lieu de rouges et jaunes? Le blanc, ça rappelle les Blancs, on n'aime pas ça dit-il. Vous ne comprenez pas? Allo! Il y a à peine huit ans ici, dans ces villages qu'on traverse, on tuait les fermiers blancs à vue! Pourquoi l'économie est en si mauvaise sitation? Pourquoi il n'y a plus de monnaie nationale et qu'on utilise le dollar américain? Parce que le gouvernement Mugabe a mis l'état en faillite en versant de généreuses rentes aux anciens combattants de la guerre d'indépendance. Cetains ministres, qui n'ont même pas participé au combat, reçoivent des allocations parce qu'ils sont (supposément) quadraplégiques! Vive la corruption! Comment de si riches terres sont devenues si improductives? Parce qu'on a laissé impunément ces mêmes vétérans et de soi-disant autres prendre les fermes des Blancs. Des hommes et des femmes qui, au lieu de fuire le régime, sont restés pour employer et former des miliers de Noirs. Tout ça s'est effondré.

C'est écrit. Je l'ai appris. En quelques chapitres. Parce tout ne se trouve pas de l'autre côté de la vitre. Parce qu'on ne peut pas deviner et expliquer une réalité complexe en partant de son expérience de fermier autralien. Pas plus que de celle d'un enseigant canadien. Il faut s'éduquer.

On croise une ville qui semble plus prospère. Rose nous explique que les investissements ont beaucoup aidé la région. "These yellow bastrards are everywhere!" s'écrit Rob. C'est accablant. Vaudrait-il mieux qu'ils restent pauvres? Pourquoi ne pas questionner les compagnies occidentales que l'on a croisées partout? Je me tais. Je détourne le regard. Je ne prends même plus de photo. Je ne veux pas partager leur vision des choses, d'aucune façon.

Je sors mon I-pod pour la première fois depuis des mois. Pour ne plus entendre la pollution auditive. Mais aussi pour faire taire mon monologue intérieur nourri par leur ignorance. Pour taire ma haine. Ma propre intolérance. Parce que je suis bien conscient que mon snobisme intellectuel est une forme de mépris. Est-ce moins pire que leur racisme? J'aime à le croire. Pourquoi suis-je incapable de poser sur eux le même regard que je voudrais les voir poser sur les Chinois ou les Africains? De tenir compte de leur réalité sociale ou de leur évolution psychologique? Où tracer la ligne? Doit-on tolérer l'intolérance? Est-ce la seule chose que l'on peut moralement détester? Décidément, l'Afrique n'est pas de tout repos et me confronte de façons inattendues!

5 commentaires:

Unknown a dit…

From an earlier post by Caroline, I knew things were 'rough'. But I had no idea how difficult this period must have been for you. Once again, your insightful manner of recounting your experiences, is a gift to your readers. You are so very fair as you review all that happened.

Alexandra George a dit…

Je me pose souvent la question, justement, à savoir s'il faut tolérer l'intolérence, parce que c'est leur réalité qui les fait parler ainsi. Dans ce contexte, par contre, je crois que tes sentiments sont justes. Bonne chance!

Louise Fortier a dit…

Ignorance is bliss. Ton récit confirme cette idée. On dirait que plus on en sait, plus on doute, plus on tolère aussi, alors que l'ignorance crasse aime se pavaner. Que ce doit être difficile, en effet! Pendant ce temps, ici, on a la commission Charbonneau... Bon reste de voyage à vous deux.

Lah a dit…

Pas drôle la vie de groupe. Je ne t envie pas du tout... Mais ce genre de situation mène vers une profonde réflexion, on le voit bien à ta conclusion. Peut être tolères tu plus facilement ces chinois chasseurs pcq ils restent théoriques, tandis que tes compagnons de voyage sont bien réels, là devant toi et forts dérangeants au quotidien.

BOULAY a dit…

Bien difficile de passer des réflexions intellectuelles à la réalité des êtres humains en chair et en os.