mercredi 26 février 2014

Le coffre


Eh, mon ami, approche. Viens, ne crains pas. Laisse ta femme regarder les foulards avec ses mains si douces. Assis-toi à mes côtés. Notre seule richesse est le temps. Celui que l'on peut partager. Tu as soif? Bien sûr, je l'entends quand tu parles. Je n'y vois rien, je n'ai jamais rien vu, mais mes oreilles valent mieux que tes yeux myopes. Ta langue est sèche comme la dune. Je t'offre à boire. Tu n'aimes pas le thé? Si, si. Goûte. Tu es supris? Le thé marocain est sucré. Il donne vie jusqu'au soir.

Comment je fais pour te servir, moi l'aveugle? Ha, ha, ha! Comme tu penses à la manière d'un Occidental. T'importe, je n'ai pas perdu une goutte. Et je sais tout ce qui se passe autour, même si je n'ai jamais pu admirer le souk. Le jaune des babouches de Fès m'est inconnu. Pourtant, lorsque je faisais encore des affaires, mes doigts connaissaient les couleurs. Mes yeux se sont posés sur les étalages des marchands d'olives, les chaudrons remplis d'escargots, les têtes de chameaux suspendues aux kiosques des bouchers, mais ils n'ont rien perçu. Cependant, mon nez m'a raconté les tanneurs et les saveurs que l'on vend chez les négociants.

J'ai marchandé avec l'Arabe comme avec l'étranger, mais tout ça est bien lointain. Il y a longtemps que j'ai abandonné cette échoppe à mon neveu. Je n'ai gardé comme unique fortune que ce coffre de cèdre du Liban. Il contient mes trésors et aussi l'amertume des mauvais jours passés. Ce qu'il y a dedans? Tu veux rire? Pourquoi je te montrerais? Vrai, tu es un homme bien. Or, tu as un caractère bien carré. Comment je le sais alors que je ne te connais que depuis un moment? J'en sais plus sur ton enfance que tu ne peux te rappeler. N'as-tu pas parfois l'humeur du chien dans ses mauvais jours? Tu avoues. Ce que ça change par rapport au contenu du coffre? Rien. Je voulais voir si tu mordrais, si tu japperais un peu. Tu sembles paisible aujourd'hui. Alors, je vais te montrer.

Une tajine. Tu en as déjà vu plusieurs? Ce n'est pas un trésor? Qu'en sais-tu? Ce plat a servi à nourrir la famille de ma grand-mère, puis celle de ma mère après et ma femme, Allah se souvienne d'elle au Jour du Jugement, en a ensuite tiré des merveilles. Elle a été acquise par mon ailleule auprès d'un nomade berbère. Combien de fois le voleur est venu pour nous la prendre! Je te parle de la tajine, pas de ma grand-mère! Pourquoi? Parce qu'elle procure le meilleur ragoût à l'étouffée de tout le Maghreb! Comment je le sais? Le domestique qu'employait notre voisine a eu vent un jour des prodiges de notre cuisine. Il avait lui-même une cousine qui travaillait au Palais royal. Lorsqu'elle s'en est ouvert au fils du souverain, celui-ci, bien gourmand, a voulu se faire inviter à notre table. Il est venu un soir, sous le couvert d'une burqa. Je t'entends lever les sourcils. Tu doutes. Si tu savais tout ce qui se passe sous une djellabah ou une burqa! Lui qui avait partagé la table des plus somptueux palais du monde islamique est resté pantois. Lorsqu'il l'a réquisitionnée, ma femme qui était un peu sorcière, qu'Allah le lui pardonne le jour de la Résurrection, l'a menacé d'un sort dont je tairai la teneur. Tu n'es pas preneur? Qui a dit que je voudrais te la céder?

Ah! Voici des sachets d'herbes aux vertus fort utiles. Bien avant que la science des hommes ne devienne industrie, les Anciens savaient déjà extraire des déserts et des oasis non seulement leur subsistance, mais aussi un peu de magie. Regarde celles-ci servent à colorer le visage des vierges. Et des autres, heureusement. Comment ta femme ne se maquille jamais? Ah bon! Tu as trouvé une belle gazelle alors? Dis-moi, tu me l'échange contre deux cents dromadaires? Tu ne négocies pas en bas de cinq cents! Je devrai y penser... Bon, je m'égare. Regarde, ici il y a les herbes contre la perte des cheveux. N'écoute pas les autres marchands, surtout ceux qui viennent de Marrakech, ce sont tous des menteurs! Tous! Ils vont essayer de te tromper. Ils te servent leur baratin mielleux en t'invitant pour le thé... euh en t'offrant des dattes. Pas intéressé? Pas de problème. De toute manière, je n'en avais pas pour toi. Oups... qu'est-ce que j'ai là? Du kif! Si tu as l'air de quelqu'un qui fume? Pas vraiment. Ok, on laisse tomber. Et ça... Ha! Ça! C'est du viagra à l'ancienne! Tout naturel. Un aphrodisiaque infaillible. Comment, tu n'en as pas besoin encore? Je ne l'ai jamais sous-entendu. Ton grand-père, peut-être... Ah, il est mort... Qu'Allah soit miséricordieux à son égard le jour où il se tiendra devant Lui. Ton père alors...? Ne te choque pas, je n'avais pas l'intention de t'en vendre de toute manière. Je ne fais que te dévoiler les secrets de mon coffre... Mais, tu sais, ça marche. Demande à notre voisin charmeur de serpents. Maintenant, il n'y a pas que ses bêtes qu'il sait faire se dresser! Non, non, ne pars pas. Je n'insiste plus.

Tiens, un tapis. Tu souris. Je l'ai senti. Tu crois que je vais te dire qu'il est volant? Tu vas te moquer, alors je ne te le dirai pas. Regarde plutôt cette carte. Tu peux y retrouver le tracé des douze mille cent vingt-trois rues répertoriées de la médina. Celles où se perdent les touristes. Certains n'ont été retrouvés que six ans après leur entrée dans la vieille ville! Celles aussi où s'égarent les enfants et les vieillards. Parfois, on retrouve les premiers, rarement les seconds. Elles y sont toutes. Ainsi que les autres. Celles qui n'apparaissent nulle part dans les registres officiels. Celles qu'aucun guide n'a parcourues avec sa horde de visiteurs assoiffés de sensations fortes. Ces ruelles secrètes qui débouchent sur des mosquées abandonnées aux chats errants. Sur des portes ouvragées plus belles que les plus sublimes que tu as vues. Sur des riads où ne logent que des voyageurs venus d'autrefois et se dirigeant vers demain. Comment, tu as imprimé une carte provenant d'internet? Je ne sais voir la lumière du jour ni celle de la nuit, mais j'entrevois qu'en me quittant tu devras tôt ou tard demander à un gamin de t'aider à retrouver tes pas. Je ne suis pas prophète, que le seul nom de Mohammed soit béni, mais ça va te coûter quelques dirhams peu importe, alors aussi bien les investir maintenant. Comment? Tu es un voyageur expérimenté et fier... Je vois ça. Je t'aurai prévenu!

Oh! Voilà que je mets la main sur mon bien le plus unique. Tu sais, lorsque le soir j'enlève ma djellaba pour me coucher, la mort s'installe à mes côtés. Mon lit reste froid, même si j'ajoute des couvertures. Quant à mes journées, je les laisse s'écouler comme l'eau de la fontaine Nejjarine... et euh... merde revoilà ta femme avec les mains vides! Dis, tu veux m'acheter un aimant pour le frigo? Des lunettes soleil? Un porte-clé? N'importe quoi!

2 commentaires:

lah a dit…

Vraiment tout à fait superbe. J'ai hâte de t'entendre le raconter. Ce sera sublime !

Unknown a dit…

À lire et à relire!! Je te vois là en train de l'ecouter.