dimanche 29 décembre 2013

Au pays de la littérature


En octobre dernier, je vous confiais que lire et voyager constituent pour moi des actes intimement liés, voire indissociables. Parcourir le monde, sans roman, c'est passer à côté d'une chance inouïe de découvrir l'autre et sa culture. Aussi triste, selon moi, que d'aller en Chine sans marcher sur la Grande Muraille ou en Australie sans explorer la Great Barrier Reef!

Tout a débuté en 2000. Mon deuxième voyage à l'étranger. J'ai lu Italo Calvino et Primo Levi en traversant l'Italie. Je n'étais pas conscient de l'importance de ce choix. C'était une idée comme ça, un jeu. En 2007-2008, lors de notre premier tour du monde, j'ai profité de notre passage en République tchèque pour m'attaquer à Kundera, Kafka et Hasek. Je connaissais le premier, mais en reportait toujours la lecture. Le musée consacré au suivant m'a ouvert à son monde et m'a donné le courage de m'attaquer à son oeuvre. Quant au dernier, je n'aurais jamais entendu parler de lui sans avoir mis les pieds dans son pays. Ensuite, il en fut de même avec Zweig en Autriche et Mankell en Suède. Voyager m'a alors amené vers la lecture, m'a ouvert à autre chose, a fait pénétrer l'inconnu dans la bibliothèque.

Puis, le jeu, comme c'est souvent le cas, est devenu un besoin, une nécessité, une dépendance, une compulsion. Désormais, hors du pays, je ne lirais plus que des auteurs provenant de pays sur ma route ou des romans dont l'action se déroule dans un endroit inscrit à mon itinéraire. Maladie mentale? Peut-être... M'en fout.

Cette fois, mon parcours littéraire a débuté en Islande. Après un mois de préparation intense, j'ai pris le premier avion fatigué. Je voulais du bonbon, du facile. Bref, du policier. Les Scandinaves font école depuis une décennie. L'Islandais Arnaldur Indridason fait partie de l'élite. Depuis le 2 août, j'ai lu ses neuf oeuvres traduites en français. Ce coup de foudre ne s'explique pas seulement par l'épuisement intellectuel! J'aurais pu en consommer un ou deux puis passer à autre chose. Qu'a-t-il de si particulier? Ses romans ne pourraient se passer ailleurs. Remake à l'américaine impossible! Très rare, spécialement pour un suspense. Comment cela se fait-il? Les enquêtes d'Erlendur Sveinsson sont enracinées dans la géologie exceptionnelle de l'Islande, dans la génétique unique de ses habitants, dans l'histoire singulière de cette contrée. Et d'avoir fait un tour de l'île m'a permis de percevoir et d'apprécier cette qualité.

Il y a cinq ans, trouver des bouquins en français relevait parfois de l'exploit, et je devais me contenter de ce que je trouvais, comme Alice au Pays des Merveilles... Cette fois, nous sommes partis avec un Kindle. Est-ce que ça règle tous les problèmes? Pas vraiment. Bien des oeuvres ne sont pas disponibles chez Molière. Par ailleurs, lire les même livres que ma douce est un choix économique. Or, elle, elle lit en anglais. Me voilà donc doublement en territoire étranger: je lis sur ailleurs dans une langue autre que la mienne. Que de trésors m'étaient inaccessibles! Comme Jhumpa Lahiri qui décrit, dans Interpreter of Maladies et dans Unaccustomed Earth, l'expérience souvent difficile mais toujours fascinante des immigrants indiens venus s'établir en Amérique. Outre Indridason, neuf des douze autres romans que j'ai lus depuis mon départ sont dans la langue de Shakespeare. Me voilà plus riche. Merci à ma douce, aux auteurs qu'elle fréquentait sans moi, merci au budget serré du voyageur que je suis.

Parfois, le plaisir est simplement de reconnaître les lieux et certains traits socio-culturels comme avec Jo Nesbo dont le premier roman se déroule à Sydney et le deuxième à Bangkok. On comprend mieux l'action quand on a en tête la rue ou quand on ressent la chaleur étouffante, quand on connait la situation des Aborigènes ou le problème de la prostitution. D'autres fois, c'est simplement la joie de découvrir une oeuvre qui, si elle est un classique ou un best-seller pour les habitants d'un coin de la terre, n'est pas parvenue jusque chez Renaud-Bray ou à la Librairie du Soleil. Ainsi, Elizabeth Harrower (The Watch Tower) et Romy Ash (Floundering) nous entrainent dans des histoires familiales dramatiques et riches parce qu'universelles. Que ce soit en Australie n'a pas d'importance, mais sans avoir fait un tour là-bas, je n'y aurais pas eu accès.

Cependant, l'expérience la plus forte demeure celle où la lecture permet de saisir un peu plus la réalité sociale du pays et où l'exploration de celui-ci rend la compréhension du roman plus profonde. J'ai eu le privilège de vivre cela quatre fois depuis mon départ. Je ne reviendrai pas sur Behind the Beautiful Forevers de Katherine Boo: il a déjà fait l'objet d'un blogue fort commenté en automne. Vous savez déjà combien ce livre m'a remis en question. L'oeuvre d'Andrea Hirata, The Rainbow Troops, raconte le combat d'une poignée d'élèves et de leur enseignante pour garder leur école de campagne ouverte. C'est touchant parce que le récit est véridique, mais surtout éclairant sur le traitement réservé aux minorités en Indonésie. Sur le même pays, Christopher Koch a écrit en 1978, The Year of Living Dangerously, qui semble étrangement d'actualité: gouvernement corrompu, population appauvrie, relations diplomatiques tendues avec l'Occident. Bien qui fictive, l'histoire nous est racontée dans la perspective réaliste du correspondant international qui est à la fois témoin privilégié du drame humain et spectateur impuissant ou même insensible devant ces mêmes événements. Étonnamment, c'est tout ce que j'avais appris sur les marionnettes artisanales et les légendes tradtionnelles qu'elles mettent en scène qui m'aura permis de comprendre davantage l'intrigue! Finalement, à la veille de mon départ pour l'Afrique du Sud, j'ai terminé Burger's Daugther de Nadine Gordimer qui présente la lutte pour l'égalité raciale à travers ses effets sur la vie familiale de ceux qui la mènent. Prix Nobel de littérature, activiste anti-apartheid, elle me donne, j'en suis déjà convaincu, des clés pour comprendre la complexité et la particularité des rapports entre les Noirs et les Blancs, même si ce titre est paru il y a maintenant trente-cinq ans. Certaines oeuvres ne vieillissent pas tant elles pénètrent une société. Je sens déjà que ma visite à Robben Island et mon tour guidé sur l'art de la rue à Cape Town n'auront pas la même couleur, c'est le cas de le dire, que si je m'y étais présenté sans Lionel et Rosa Burger.

Voilà, c'est tout! "Vraiment?" demandent les vrais, ceux qui nous suivent pas à pas, qui n'en manquent pas une seule. Et Les Frères Karamazov? Bravo, lecteurs attentifs, lectrices passionnées! Depuis le 2 août, si vous ne le saviez pas, je lis, à haute voix pour ma douce, ce chef-d'oeuvre de Dostoïevski. Kindle dit que nous avons lu 55%... C'est bon? Il y a des pages sublimes et d'autres emmerdantes sans fin. Parfois, c'est hilarant. Des fois, on a l'impression de lire un roman d'anticipation tant sa lecture du futur de la Russie est clairvoyant. Est-ce que ça nous aide à saisir l'âme russe? Sans aucun doute. Est-ce qu'on comprend mieux le pays de 2013. Tout à fait. Est-ce que je vous le recommande? Hum... C'est moins cher que de voler jusqu'à Moscou!

Je vous laisse maintenant, un roman m'attend. Mon voyage dans le monde des mots n'est pas terminé. Vous devinez ce qui s'en vient... Un continent littéraire s'ouvre à moi qui n'avait lu auparavant d'africain que William Boyd. Allez, bon voyage ou bonne lecture à vous!

jeudi 19 décembre 2013

Flic en Flac


Vous avez déjà lu une carte géographique? Je ne veux pas dire consulter, je veux vraiment dire lire, chaque nom de village, de plage, de montagne et d'étendue d'eau. Je ne pensais pas qu'il pouvait y avoir une telle poésie des lieux! Voyez: Trois Boutiques, Mouchoir Rouge, Bois des Amourettes, Petit Sable, Beau Climat, Gros Billot, Mon Désir, La Roche qui Pleure, Piton Capote, Trou de Mme Bouchet, Le Pétrin, Bon Courage, Fantaisie, Cachette, La Preneuse, Petit Moka... Pensez-y! Vivre à Petit Moka! Me semble que ça commence bien la journée!

Nous sommes présentement sur l'Île Maurice et demeurons à La Gaulette. Alors que nos amis se les gèlent au Québec, nous on crève. Fait 40 degrés! Au déjeuner! Ça donne le goût de s'effoirer sur un divan... pis c'est ça! On lit un peu, on prend un verre de blanc. Et la journée passe dans l'indolence!

Un matin, je me lève et me dis: "On n'est quand même pas venu en Afrique pour s'asseoir devant un ventilateur!" Ça deviendra sûrement une phrase célèbre quand mon biographe s'attardera à cette période de ma vie! On décide donc de partir pour une grande marche! Parce qu'on n'a pas de voiture. Je regarde la carte avec Corinna, notre hôte. Elle m'explique que si on descend à Tamarin et qu'on traverse la rivière, il y a une enfilade de maginifiques plages appelée Flic en Flac.

Je lui dis que j'ai trouvé le site internet de la compagnie de bus. Elle me regarde sceptique et me recommande de ne pas trop m'y fier. Les bus passent quand ils passent. Les arrêts n'ont pas toujours d'abri, il faut apporter un parapluie pour se protéger des rayons. Il faut payer et exiger le ticket, sinon le contrôleur met l'argent dans sa poche. Pour le retour, il ne faut pas attendre après le coucher du soleil: à cette heure, il se peut que le chauffeur décide qu'il a fini sa journée! "Ah bon! Merci! Et le pont pour traverser la rivière, il est où dans le village?" Elle me regarde et sourit: "Quel pont? Il suffit de taverser à pied. Habituellement, l'eau monte jusqu'à la taille... Ça dépend des pluies!"

On se fait des réserves d'eau, on met nos maillots, on se crème avec de la 60! Reste le grand dilemme: bottes de marche ou sandales. On va longer des plages, mais j'ai la cheville si fragile et mes pieds plats ont besoin de leurs orthèses... J'opte pour le gros attirail, Caro pour la gougoune! Et c'est parti mon kiki!

Alors qu'on marche vers l'arrêt, une dame nous salue: "Bonjour!". On répond tout joyeux: "Bonjour!" Elle continue: "Ça va?" et on réplique encore plus heureux: "Ça va!" On s'intalle au gros soleil pour attendre l'autobus qui finit par se pointer. On monte, je dis au contrôleur que nous allons à Tamarin. On paie le ticket. Je lui demande s'il peut nous avertir lorsque nous serons à destination. Il me regarde, l'air de dire "Calme-toi tabawnouche!" Stressé le Blanc! Car blancs, nous le sommes pas à peu près. En fait, nous sommes les seuls parmi les cinquante passagers! Va falloir s'habituer. Les Noirs prennent le bus à un dollar, une fortune pour eux. Les touristes et les Blancs ont une voiture! Sauf nous!

Le bus est décoré avec des auto-collants de Mickey Mouse... de Ganesh et d'Hanuman! Car oui, la moitié de la population est hindoue! Le contrôleur a branché son I-pod sur les hauts-parleurs. On dirait la Compagnie créole mais en plus pessimiste: "... vie difficile... tristesse... pas suicidé... sacrifice..." Je regarde autour de moi. Les jeunes portent des casquettes à palette et des t-shirt de rap, comme partout dans le monde. J'écoute, ça parle français ou créole, même si la langue officielle est l'anglais. Par la fenêtre, les noms des commerces défilent: Shack les amis, Tou Korek, Jeanno Burgers... Les Britanniques ont laissé la liberté de langue, de religion et de culture lors de leur conquête de l'île en 1810. Tant mieux! Parce que même si ça conduit à gauche, on trouve de la baguette, du fromage et du bon vin au marché!

Pour passer le temps, je lis ma carte. Vous en voulez encore? Quatre Cocos, Trou d'Eau Douce, Bonne Mère, La Gaité, Beau Vallon, Mon Trésor, Bel Étang, Sans Souci, Petite Retraite, Pont Bon Dieu, Bon Accueil, Amitié, Mon Songe, Beau Séjour, La Clémence, Mon Loisir...

On arrive à Tamarin. Après s'être orienté, on se retrouve devant la rivière qui est alimentée par la mer. Un panneau nous avertit que c'est dangereux de traverser. Avant de s'élancer, on va en regarder quelques autres s'essayer. Tiens, lui il en arrache. On ne passe pas par là! De l'eau jusqu'à la taille? Tu parles. Jusqu'au cou! Bon, on y va! Je tiens notre sac en l'air, à bout de bras. Il contient deux appareils photos et un Kindle. À la mi-parcours, Caro me lance: "Ça va?" Je réponds: "Ça v... blebleble..." J'ai avalé une bonne tasse d'eau salée alors que la vague m'est passée par dessus le nez! On arrive enfin sur l'autre rive. Le sac est sec!

Après une randonnée dans les bois où mes bottes ont été plus utiles que ses gougounes, nous nous retrouvrons sur les plages tant convoitées. À partir de là, j'ai l'air un peu con. Je me dis: un Canadien parti pour la montagne! Elle rit un peu de moi en marchant dans l'eau. Bon, chacun ses pieds. De toute façon, je ne suis pas le seul à être remarquable dans les alentours. Il y a aussi des Allemands qui se font brûler la bedaine et des Allemandes qui se font cuire le bourrelet. Comme le disaient des Français rencontrés en Australie: "Les gros Allemands, ça enlève un peu de magie!"

Qui dit sable blanc, dit resorts et hôtels de luxe. Et qui dit chaleur, dit soif. Après quelques heures de contemplation, de photos et de sueur, on s'arrête sous les parasols du Sofitel. Y'a rien de trop beau pour la classe ouvrière! Si on ne peut s'y payer une nuit à 500 euros, on va au moins y prendre un verre. Nous commandons: "Deux Ti-Punchs s'il-vous-plaît!" Et le serveur de répliquer: "Deux Ti-Ponches! Bon choix!" On a à peine pris une gorgée qu'un Mauricien et un Français s'avancent vers la terrasse. Le premier est maître d'hotel, le second chanteur attitré du lieu! S'en suit une scène tirée d'un film de Louis de Funès au cours de laquelle, sans plus de préambule, le premier nous confie avoir tenté de marier le second à une femme de l'île, il lui en aurait présenté plus d'une centaine, toutes plus plantureuses les unes que les autres. Le chanteur, traitant le maître d'hotel de Pinocchio, geste à l'appui, prétend que pas une n'était de son goût! Bon public, nous avons bien ri. Les deux comparses pensant que nous sommes clients du Sofitel (!) ont exprimé le souhait de nous revoir en soirée et, remarquant notre accoutrement (enfin, le mien surtout !!!), nous ont demandé si nous partions en expédition. Nous n'avons démenti ni l'une ni l'autre de leur perception et les avons chaleureusement salués!

Une fois que l'on connait la route à suivre et la rivière à traverser, les plus grandes aventures deviennent de simples balades! C'est le lot des chemins de retour. Sur l'autobus, un homme m'a fait la conversation. Voulait déménager. Trop de copinage ici, pas moyen d'ouvrir son business sans tirer les ficelles. Avait pensé au Canada, mais renoncé en raison du froid. Irait plutôt à l'Île de la Réunion. Là, il n'y a pas de corruption... Je l'ai écouté et encouragé du mieux que j'ai pu. Une fois mon compagnon descendu, j'ai admiré le paysage formé par les salinières. L'une était décorée d'un Père Noël dont le traîneau était jûché sur une montagne de sel! Le bus passant devant une église, un vieux assis près de moi s'est signé. Je suis retourné à la lecture de ma carte. Allez, une dernière fois! Mamzelle Jeanne, Beau Manguier, Cap Malheureux, Sottise, Butte aux Papayes, Bon Air, Solitude, Trou aux Biches, Mon Goût, Crève Coeur, Nouvelle Découverte, Beau Bois, Eau Bouillie, L'Avenir, Espérance, Circonstance, Pamplemousses, Mme Lolo, Piton du Milieu, Deux Mamelles...

De retour à la maison, Corinna nous a demandé nos plans pour les prochains jours. On pensait aller à la capitale, Port-Louis, peut-être dans le sud, à Bel Ombre. Profitez des prochains jours nous a-t-elle conseillé, car la tempête tropicale Amara, qui se dirige vers l'Île Rodrigues, à 560 km d'ici, vient de se transformer en cyclone tropical intense! Devant mon regard inquiet, elle a ri: "On a de quoi boucher les fenêtres. Faites votre épicerie en conséquences et sachez qu'on risque de manquer d'électricité!" Comme je n'avais pas changé de mine, elle a ajouté: "Ne vous en faites pas, tout va bien aller. Il va venter et pleuvoir. On est habitué!" J'espère juste que son optimisme n'est pas le même que pour le niveau de l'eau de la rivière!

dimanche 8 décembre 2013

Nos amis les Aussies

Nous savions que l'Australie serait différente. Pas parce que Melbourne a des merveilleux cafés. Pas parce que Sydney présentait une exposition sur Yoko Ono. Pas parce que Brisbane est dotée d'une plage en plein centre-ville. Chaque pays a ses attraits. Il y a toujours quelque chose à voir, à entendre, à sentir, à expérimenter. Non, ce que je veux dire, c'est que nous savions que l'Australie serait incomparable. Pourquoi? Parce que nous savions que nous y ferions des rencontres.

Il y a du monde dans tous les pays, direz-vous. Merci, je le savais. Comme je l'expliquais dans le portrait que je faisais de notre hôte indien, Bob, créer un lien avec les habitants d'un pays n'est pas aussi évident qu'il n'y parait. La plupart des fois, les contacts demeurent très superficiels. Vous êtes capables, vous, d'engager la conversation avec des étrangers, dans un autre pays? Je vous admire. Peut-être suis-je trop gêné? La plupart des contacts entre touristes et gens de la place sont commerciaux. Il arrive qu'un guide s'ouvre à nous et nous permette quelques questions qui vont plus loin que son propos officiel. Souvent, ça s'arrête là.

Par contre, il est beaucoup plus facile de se lier avec d'autres voyageurs. Les premières questions, sur l'expérience que l'on vit, viennent aisément, puis si on y met un peu d'effort, on peut aller plus loin. C'est ce que nous avons fait, il y a cinq ans et qui porte ses fruits maintenant. J'ai des amis aventuriers qui parcourent le vaste monde par eux-mêmes, souvent sans itinéraire prédéfini, couchant là où ils peuvent, parfois même sous les ponts (!), et tentant, tant bien que mal, de sortir des chemins tracés par Lonely Planet et autres Trip Advisor. Je suis toujours gêné de leur avouer que je fais parfois des sections de mon périple en petits groupes organisés avec une compagnie australienne nommée Intrepid. La grande majorité des personnes avec lesquelles nous avons traversé l'Asie en, 2008 et cet automne, étaient donc des Aussies (et des Kiwis). Nous aurions pu nous contenter de rapports polis et cordiaux. Nous avons décidé de faire plus, de créer de vrais liens et surtout de les entretenir par la suite. Et c'est pourquoi nous avons pu pénétrer plus profondément dans la vie australienne depuis quelques semaines: parce que nous avons partagé le quotidien de nos amis.

Merci à Peter et Carolyn avec qui nous avons passé deux semaines en Russie. Alors que nous étions à Melbourne, ils sont venus nous cueillir un jeudi matin et nous ont ramenés à notre appart le lendemain soir. Ils nous ont sorti de la ville et fait découvrir leurs endroits préféfés du côté de la nature, ce qu'il nous aurait été difficile d'explorer aussi extensivement sans voiture. Surtout, ils ont eu la brillante idée d'inviter de leurs amis pour partager un souper tous ensemble. Nous avons passé une soirée à discuter des sujets les plus variés: des similarités dans les relations entre Québécois et Français et celles entre les Australiens et les Britanniques, des particularités de la langue anglaise ici, de l'histoire de leur pays telle qu'ils la voient, de la place de la religion en politique, etc. Nous avons beaucoup ri et réfléchi aussi à ce qui nous sépare et ce qui nous unit.

Merci à David et Sue que nous avons rencontrés en Inde en 2008 et qui nous ont visités en 2010. Ils nous ont hébergé pendant une semaine complète à Sydney! Imaginez le défi culinaire: David est allergique à la viande rouge et moi à la volaille... Leur fils Chris s'est joint à nous le premier soir pour jaser politique canadienne. Il en connaissait plus sur le sujet que bien des gens vivant au nord du 49e parallèle! Avec Sue, nous avons sillonné parcs, musées et plages. L'un des plus beaux moments fut cette avant-midi passée avec trois de ses amies qui suivent avec elle des cours de français! Que de plaisir nous avons eu à parler notre langue avec d'autres gens pour la première fois depuis des mois! Puis, pour couronner le tout, nous sommes allés au cinéma voir un film dans la langue de Molière. Après nos journées bien remplies, nos soirées l'ont été tout autant alors que David s'assurait que le vin ne manquait pas. Nous avons bien sûr parlé de voyage, mais aussi d'éducation, d'immigration, de valeurs de société, de famille, de nos peurs et de nos rêves à ce point-ci de nos vies, des amitiés qui se tissent et de celles qui s'effritent, du sens que la vie prend pour eux maintenant qu'ils sont retraités.

Merci à Pat et Richard avec qui nous avons traversé le sud de l'Inde pendant quelques semaines en septembre. Ils nous ont invités à nous arrêter dans leur coin et nous ont payé le dîner au mileu d'une longue journée de route pour nous. Un moment bref, mais une affection bien sentie, avec la promesse de se revoir encore.

Merci à Paul et Karen rencontrés lors du même voyage que David et Sue. Ils nous ont accueilli une semaine entière à Brisbane, même s'ils vivent modestement dans un petit appartement avec leur fille de deux ans, Maddi. Malgré la fatigue inhérente à la fin d'année pour Paul, qui est prof au primaire, et celle de maman à temps plein et de remplaçante à temps partiel, pour Karen, ils nous ont régalé, nous ont fait découvrir leurs lieux préférés, nous ont fait découvrir la télé australienne, commentaires à l'appui, et surtout nous ont permis de participer à un loisir hyper populaire dans les pubs et bars sportifs du pays: une "trivia night". Ce n'est pas le Guide Michelin qui recommande ça, mais on a eu du fun en tabarnouche!

Merci à Rob avec qui nous avons passé un mois en Indochine en 2008. Alors qu'il revenait d'un mois de vacances, il a convaincu son patron de lui accorder une journée de congé pour voir ses amis canadiens de passage. Comme si ce n'était pas suffisant, il a passé son temps à nous payer la traite! Nous sommes allés à la plage de Noosa, sa préférée. Jamais je ne me suis baigné dans de telles vagues! Avec lui, on a parlé du coût de la vie élévé, de la situation des gays qui militent ici pour leur droit au mariage et des projets que nous chérissons pour l'avenir.

Voyager, c'est voir des lieux extraordinaires, tenter des nouvelles expériences, mais pour nous c'est aussi tenter de se frotter le plus possible à d'autres manières de vivre le quotidien. Et cela n'est possible que si nous vivons avec les gens. Ce n'est pas toujours possible et lorsque ce l'est, ça demande de s'investir sur le plan humain. En mars, nous serons au Portugal. Irons-nous prendre le café avec José? En avril, on passe par Sète pour voir Annie, notre amie française que nous visitons périodiquement depuis maintenant plus de quinze ans! En juin, nous verrons peut-être nous amis wallons Philippe et Christine rencontrés en Roumanie en 2007 ou nos compagnons flamands Gertjan et Karolien avec qui nous avons passé de bons moments en Islande en août dernier. Et nous espérons qu'un jour, tous ceux parmi ces amis étrangers qui ne sont pas encore venus nous voir au Canada le feront, et que nous pourrons alors leur faire découvrir une petite partie du tissu humain auquel nous appartenons.

mardi 3 décembre 2013

Chronique automobile 3


Je dois l'avouer, une certaine crainte m'habitait. Depuis que nous avions pris la décision de louer une voiture en Australie, je m'inquiétais de la conduite à gauche. On m'a répété de ne pas m'en faire, que je m'adapterais, que ce serait facile... Caro a peur des hauteurs. J'ai beau lui dire que ce n'est pas haut, de ne pas regarder en bas, que ça va être facile, elle capote toujours un peu. Même chose pour moi devant un volant du mauvais bord. Irrationnel? N'est-ce pas l'essence de la peur?

À cela s'ajoutait une aversion pour les ronds-points. Il y en a quelques uns dans la Gatineau, je les évite autant que faire se peut. Or, ici, ils sont légions. Et comme chez nous, il semble que bien des gens ne savent pas comment s'y comporter. C'est du moins ce que m'a confié notre ami David. Après m'avoir patiemment expliqué la loi australienne sur le sujet, schémas à l'appui, il m'a conseillé de ne pas prendre pour acquis que les conducuteurs du pays suivraient les règles du jeu!

Nous sommes allés chercher notre carosse un vendredi, fin d'après-midi. Quelle marque? Une Hyundai. Quel modèle? Je le sais-tu moi... Elle est bleue marine. On quitte. Je suis notre amie Sue pour retourner chez elle. Je mets le clignotant pour indiquer que je veux tourner. Les essuie-glace s'agitent! Ah, tiens, ça aussi c'est à l'envers. Il se met à pleuvoir. Je mets les essuie-glace... ou plutôt je signale à droite... Je n'apprends pas vite! Pas évident de changer vingt ans de conduite en deux minutes. Caro trouve que je conduis trop à gauche. Vraiment? Ce doit être sa perception qui est aussi changée par le fait qu'elle est assise de l'autre côté. On tourne un coin. Trop serré. Je touche le trottoir. Ok, Caro a raison. Nous arrivons chez David et Sue, je suis épuisé. J'ai conduit dix minutes! J'ai encore plus de 2500 km à faire. Ça va être beau!

Le lendemain, c'est le vrai départ. De Sydney, on se dirige vers Brisbane, avec une halte d'une nuit à Coffs Harbour. Après s'être égaré un peu en quittant la banlieue, on gagne enfin l'autoroute. Voilà qui est facile. Si je reste dans la voie lente, à gauche, pendant six heures, tout ira bien! Ouin... Y'a des mononcles et des grand-mères ici aussi. On va quand même pas suivre un tacot à 80 km dans une zone de 110 km! Essuie-glace... Merde, merde, merde! Combien de temps va-t-il me falloir pour comprendre que les deux bras de mon volant sont inversés?

J'ai dit que tout irait bien si je roulais dans la même voie six heures d'affilée. Bon, j'ai appris à dépasser sans ne mettre personne en danger. Restait un problème: faut bien arrêter pour manger et faire le plein. C'est arrivé à Grafton. Pourquoi on a choisi ce bled plutôt qu'un autre? Hasard? Malédiction? La ville est dotée du plus étrange pont que j'aie vu dans ma vie. Il est étroit et fait en trois segments coupés avec des angles absurdes. Dans la "courbe" qui n'en était pas une, alors qu'une voiture arrivait en sens inverse et que tout me semblait de plus en plus étroit, j'ai serré trop à gauche et j'ai accroché le trottoir. Solide. On a terminé la traversée le coeur battant pour se ranger dans la première rue offerte et constater les dégats. L'enjoliveur n'est plus aussi joli. Et le pneu a une sérieuse marque. Impossible de cacher ça à Hertz et aux assurances. Fuck! Pendant que le stress de Caro montait en flèche pour des raisons financières, moi je tentais de garder mon calme alors que ma peur endormie refaisait violemment surface. Voyant un homme sortir de sa maison, je suis allé lui demander les indications pour sortir de la ville (maudite), ce qu'il a fait gentiment. Je n'ai rien compris. Je ne sais pas si c'est parce qu'il parlait australien ou parce qu'il est monté dans sa voiture avec sa petite fille et sa bière dans les mains. En redémarrant, j'ai essayé de faire comme si tout allait bien. Mais j'étais encore sur le choc. Et j'ai pris un rond-point à l'envers... Heureusement, il n'y avait personne. Pas de police, pas de gros camion, pas de voiture avec un enfant et une bière. On est arrêté pour manger du McDo parce qu'un quart de livre avec fromage, c'est rassurant.

Ensuite, il a bien fallu reprendre notre chemin. Mettre de côté les angoisses. Profiter du "road trip". Car les routes d'ici ont de quoi étonner. Bien sûr, il y a les paysages. Plus variés que je l'aurais cru. Des bords de mer suivent des forêts pluviales qui étaient précédées de vastes plaines fertiles. Bleu, vert, jaune, les couleurs sont vives. Puis, tout à coup, on aperçoit un feu de forêt. Ça brûle. Juste là! Est-ce que quelqu'un est au courant? Ces fréquents incendies laissent un sol noir, des arbres calcinés. Une beauté apocalyptique. Tiens, un pont suspendu au-dessus de la route. Pas pour les voitures ou les randonneurs. Non, une traverse pour les petits animaux. Malheureusement, de telles structures ne sont pas faites pour les kangourous. On rit beaucoup des panneaux mettant en garde les automobilistes contre ces "chevreuils australiens", mais c'est moins drôle quand on en voit un de mort sur l'accotement.

Parlant de signalisation, les Aussies méritent sans doute la palme d'or de la créativité dans ce domaine. Leur hantise? Les conducteurs qui s'endorment au volant. Une véritable obsession! Comment appelle-t-on une section de route nationale qui présente de nombreuses intersections avec des voies secondaires? Une "crash zone"! Comment se nomme une dizaine de kilomètres de paysage endormant? Une "fatigue zone"! Impossible de rouler plus d'un quart d'heure sans voir un panneau métallique nous rappelant de nous reposer: "Driver fatigue kills", "Tired drivers die", "Revive, survive this drive", et mon préféré "Rest or R.I.P."! Il y a aussi des panneaux en séquence. Un premier dit: "Are we there yet?". Quelques centaines de mètres plus loin, on poursuit: "Is it still far Daddy?". Plus loin, on a "Are we near Mom?". Le quatrième déclare: "Still a long way to go kids!" Le dernier invite à une pause! C'est mignon, mais ce n'est pas la meilleure. Voici ma série préférée. Un premier panneau offre cette vérité incontestable: "Trivia games help you to stay alert". Un deuxième pose une question, par exemple: "What makes Rockhampton famous?". Le troisième donne la réponse: "Beef cattle". Le dernier garantit notre sécurité: "Keep play trivia, it may save your life!".

Qu'est-ce qui va se passer avec le pneu? Je ne sais pas. Hertz nous a dit qu'on verrait en rapportant l'auto. De toute manière, les histoires d'assurances, ça ne fait pas des bons blogues. Depuis, on a roulé des centaines de kilomètres sans problème. On écoute en "shuffle" et avec un immense plaisir toute la musique québécoise de mon I-pod. Je ne signale plus avec mes essuie-glace (enfin presque) et je fais bien mes ronds-points. Comme je suis plus calme et que j'ai repris confiance, je peux apprécier l'Australie, assis confortablement à droite.