mardi 12 novembre 2013

La vie de riche

Depuis quelques années, je réalise à quel point je suis riche. Je vous entends : "Écoute David, on sait bien que t'es plein aux as: partir un an autour du monde... faut quand même en avoir de collé!" Et vous aussi, mes amis anglos, je sais ce que vous dites: "Lucky you, DINK (double income no kids)!" Je pense que la seconde explication est plus juste que la première. Peu importe. Je suis riche. Et vous aussi! Vous le savez, même si vous vous plaignez souvent de vos salaires et de vos dettes. Non? Nous sommes aisés, vous comme moi!

Mes étudiants pourtant ne le voient pas ainsi. Quand je tente de leur démontrer ma richesse, et qui plus est la leur, ils me regardent sceptiques. Pour la plupart, être riche signifie être millionnaire. Ils ne conçoivent pas que leurs parents sont fortunés. Et encore moins qu'un pauvre prof d'éthique puisse le prétendre aussi. J'ai beau leur dire que je gagne le double du salaire moyen canadien, ça ne les émeut pas.

Depuis que nous sommes arrivés à Melbourne, il y a quelques jours, je développe une nouvelle définition de la richesse. Je vous explique. Ne vous inquiétez pas: il ne faut ni études en économie ou en hautes finances. Il suffit de se souvenir que j'arrive en Australie après deux mois en Asie où j'ai voyagé en Inde, en Thaïlande, en Malaisie et en Indonésie. Ces pays comptent ensemble 1, 62 milliards d'habitants, plus d'un être humain sur cinq! Je sais que 60% des pauvres de la planète vivent en Inde avec moins de deux dollars par jour. Je ne sais pas les chiffres pour les autres pays mentionnés, ni pour l'Afrique ou l'Amérique du Sud, mais de toute façon je m'égare. Ce n'est pas ça que je veux vous raconter pour expliquer ce que j'entends désormais par richesse, la mienne, celle de mes élèves, la nôtre, la vôtre.

Voyez plutôt. Lundi matin, quand je me suis levé, reposé par une nuit sans chaleur accablante ou moustiques porteurs de maladies, je suis allé à la toilette. J'ai pu m'asseoir pour faire ce que j'avais à faire plutôt que de mettre mes pieds sur deux blocs et m'accroupir en espérant que tout se passerait bien. Puis, j'ai pu jeter le papier cul dans la toilette sans inquiétude de débordements, et non dans une nauséabonde poubelle adjacente. Je n'ai eu qu'à tirer la chaine pour faire disparaitre le tout plutôt que d'avoir à puiser de l'eau pour remplir le bol et créer un effet d'entonnoir. Comble du luxe (et de l'hygiène), la tuyauterie autralienne est conçue de manière à ce que les odeurs des toilettes des voisins (et de la mienne aussi tant qu'à ça) ne sortent pas du drain du bain.

Attendez, ce n'est pas tout. Ensuite, j'ai pris ma douche. En plus de l'eau froide, il y avait de l'eau chaude. Pas tiède, CHAUDE. Le pommeau, suspendu au plafond, ne pissait pas partout dans la pièce sauf sur moi. Il dirigeait un jet puissant qui massait mon cou! Grâce à la porte, mais un rideau aurait fait de même, je n'ai pas eu à marcher dans l'eau répandue partout dans la pièce: elle était demeurée dans le bain. Une douce serviette m'attendait pour me sécher! Que de merveilles assemblées en un même lieu!

Vous n'êtes pas impressionnés? Je continue. Pour déjeuner, j'ai mangé du pain. Pas blanc, brun, pas une tranche, deux. Avec du beurre d'arachides, pas une gelée colorée et sucrée qui prétend être une confiture. Et une banane, pas du melon d'eau. Et du yogourt! Pas des nouilles ou du poisson. Et du jus d'orange! Du vrai, pas du Quench. Et du café. Du bon, pas de la lavette. Avec du lait, pas du creamer en poudre. La richesse, c'est que tout ça se trouvait sur la même table! Ce ne sont pas les ingrédients qui font indices de fortune. Ils ne font que réfléter nos préférences occidentales. Ce qui fait la richesse, c'est que le déjeuner existe. Il offre des plats différents du diner et du souper. Ce qui fait la richesse, c'est que j'ai pu choisir ce que je voulais sur ma table. J'aurais pu manger du riz... et ne plus en consommer du reste de la journée. J'ai décidé de ne pas en prendre et j'ai pu trouver autre chose. Car il y avait autre chose quand j'ai fait l'épicerie.

Je pourrais poursuivre avec l'autobus qui m'a transporté de l'aéroport à mon appartement ou avec le tram qui m'a mené au centre-ville, sans secousse dues aux nids de poule. Si je n'ai pas mal au cou tant les routes sont chaotiques, si je pourrais parcourir ici 200 km en moins de huit heures, c'est parce que je profite aussi de la richesse collective. Il en va de même pour les berges aménagées de la Yarra qui ne constituent pas un dépotoir bordant un égoût à ciel ouvert. Ou pour le musée de l'ACMI dont le toit ne dégoutte pas sur une partie du patrimoine bien préservé de l'Australie. Être fortuné, c'est respirer sans faire de l'asthme, c'est parcourir l'horizon sans baisser les yeux pour éviter la laideur.

Voilà ma nouvelle vision de la richesse. En passant, je ne me plains pas des deux derniers mois. Je ne regrette pas d'avoir voyagé dans les conditions décrites, qui sont en fait fort luxueuses quand on les compare à celles du commun des mortels en Asie. Ça fait partie de mon expérience de vie. Pour moi, elle est passagère. Pour d'autres, elle est quotidienne. Voilà pourquoi je suis riche. Pas parce que je fais un deuxième tour du monde. Parce que même si je ne devais plus quitter Gatineau pour le reste de ma vie, je serais encore riche de pouvoir faire mes besoins confortablement, de pouvoir prendre une douche qui me fait autant de bien physiquement que psychologiquement, de pouvoir choisir ce que je mange et que ce soit bon autant pour ma santé qu'au goût, de pouvoir marcher tous les matins en respirant à pleins poumons, les yeux grands ouverts sur le majestueux clocher du collège.

samedi 2 novembre 2013

Islam, sauce indonésienne


Lorsque je débute mon premier cours sur l'Islam, je demande toujours à mes élèves de me nommer le pays ayant la plus grande population de musulmans sur la planète. Les réponses fusent: Arabie Saoudite, Irak, Égypte, Iran, Algérie, etc. Toutes mauvaises. C'est l'Indonésie qui en compte plus de 202 millions! Je ne savais pas à quoi m'attendre de ce pays, mais je me suis dit: au moins, j'en ai fini avec les temples hindous et bouddhistes qui ont parsemé ma route depuis le 15 septembre. Pas qu'ils sont ennuyeux à visiter, mais c'est comme manger du riz tous les jours. À un moment donné, on a le goût de changer le menu!

Une des premières journées en sol indonésien, notre guide local nous emmène voir le mondialement reconnu Institut de Technologie de Bandung. Quelle n'est pas ma surprise d'y apercevoir un magnifique Bouddha! Je demande ce qu'il fait là et me fait répondre que les Indonésiens ont beaucoup de respect pour le grand sage. On retrouve sa statue dans la plupart des universités. Les musulmans d'ici ne croient pas en lui, évidemment, mais ils trouvent que son enseignement philosophique est fort pertinent. Ah bon...

La même journée, en revenant d'un concert de musique folklorique, j'aperçois un magasin vendant de l'alcool. Euh... C'est légal? Bien sûr! Et qui boit si 87% des gens sont musulmans au pays? Le guide éclate de rire. Il y a des bons et des moins bons musulmans! Ce n'est pas permis en théorie, mais dans les villes, l'anonymat aidant, il arrive que certains boivent. D'accord...

Quelques jours plus tard, nous sommes à Pangandaran. Après une tournée du marché, pendant laquelle notre guide local musulman a fait des jokes de cul avec des bananes (!), nous sommes dans l'atelier d'un artisan de réputation nationale. Sa spécialité: la confection de marionnettes traditionnelles. Après avoir admiré ses habiletés manuelles à sculpter le bois, il se met à nous jouer une saynette. Normalement, lorsque le spectacle est présenté au théâtre, il dure dix heures! Un seul marionnettiste assume tous les rôles. Il manipule les personnages, qui entrent parfois dans de violents combats, fait les diverses voix et joue la musique avec ses pieds! On suit l'histoire. Tiens, je la connais: Rama voit sa femme Sita être enlevée par le démon Ravana et part à sa rescousse. C'est tiré du Ramayana, un des écrits sacrés de l'hindouisme. Hein!? Excusez-moi, les Indonésiens continuent à raconter les textes hindous? Oui, oui. Même que certains imams utilisent ces histoires dans leur enseignement de l'Islam. Vraiment...

Prochaine destination: Yogyakarta. Ses deux principales attractions touristiques sont le temple bouddhiste de Borobudur (le plus grand au monde!) et Prambanan, un complexe de 240 temples hindous! Après une semaine en Indonésie, je n'ai toujours pas mis les pieds dans une mosquée! Je vais prendre les choses en main. À l'occasion d'une journée libre le lendemain, je pars à dos de moto avec deux Belges et nos guides pour un tour sur les religions. L'Islam est au menu. Enfin! Premier arrêt: un kiosque au bord de la rue où une femme prépare et vend des fleurs empaquettées dans des feuilles de palmier. Notre guide nous explique qu'elles servent dans les rituels animistes voués aux esprits des ancêtres. Il nous parle aussi de magie blanche et de magie noire, de guérisseurs et d'ensorcelleurs! Je suis interloqué. Qui fait encore appel à de telles pratiques? La plupart des gens me répond-on. Mais ne sont-ils pas musulmans? N'est-ce pas totalement hérétique? Théoriquement, oui... cependant la plupart des gens ont conservé au moins un peu d'animisme dans leur vie religieuse. Décidémment...

Je pourrais continuer ainsi longtemps. Les mères accouchent traditionnellement de leur premier-né dans la maison de leurs parents comme l'a fait Maya, mère de Siddharta Gautama (a.k.a. Bouddha). Certaines femmes sont voilées, d'autres pas. Les femmes travaillent hors de la maison (rarissime en Inde musulmane) et conduisent voitures et motos (inconcevable en Arabie Saoudite).

Bien sûr, l'Islam n'est pas sans influence sur la vie des gens. L'appel à la prière surgit cinq fois par jour. Tous ne prient pas à chaque occasion, mais la plupart se tournent vers Allah quotidiennement. La morale sexuelle demeure sticte. Pas de sexe avant le mariage. On peut cependant se fréquenter en public, par exemple amener sa blonde au cinéma ou au restaurant. Cependant, un couple non-marié ne peut être laissé seul dans une chambre... Certains hommes m'ont dit avoir respecté ces règles (imaginez, demeurer vierge jusqu'à 27 ans!), mais d'autres m'ont avoué avoir eu des "friends with benefits", ce qui est évidemment hautement immoral. Il semble que les choses changent, lentement. Comme partout ailleurs, dans les villes, plus vite qu'à la campagne. Chez les gens éduqués, plus rapidement que chez les autres.

Avec tous ces mélanges de foi, on ne peut être supris d'apprendre que certains groupes musulmans orthodoxes, comme le Islamic Defenders Front, se soient formés et qu'ils mènent un combat par des moyens violents dans l'espoir de restaurer un Islam pur. Avec le peu que j'ai vu au cours des derniers jours, je crois, heureusement, que leur combat est perdu d'avance. L'Indonésie semble être une terre de tolérance. Et cela est dû à la façon par laquelle cette partie du monde a été mise en contact avec l'Islam: une approche axée sur le vivre ensemble, sur l'exemple à donner, sur le respect des traditions locales tant animistes qu'hindoues que bouddhistes. Comme le disait l'un des neuf saints musulmans ayant répandu l'Islam sur l'île de Java au 15e siècle: "Il faut javaniser l'Islam et non islamiser Java!" Force est de constater que son but a été atteint.

Je vais quitter l'Indonésie avec une vision enrichie de la religion musulmane, moins livresque, moins arabe, moins orthodoxe. Si je garde certaines réserves quant à la manière dont l'Islam se concrétise dans de trop nombreux endroits sur la planète, je suis aussi désormais habité par l'espoir que le modèle indonésien, toujours lui-même en évolution, saura prévaloir et qu'Islam rimera toujours davantage avec tolérance.