Qu'est-ce qui s'est passé pour que je ne sois plus sûr de mes propos? J'ai lu. Quand je parcours le monde, j'essaie de me nourrir de la littérature des pays que je visite ou encore d'écrits portant sur ces endroits. J'ai toujours été convaincu de la nécessité de combiner voyage et lecture. Je pense que ces deux activités se nourrissent mutuellement. Le roman, comme l'essai ou l'article de journal, m'éclairent sur ce que je vois. Me déplacer, manger, dormir, sentir m'aident à saisir plus en profondeur ce que je lis.
Que s'est-il passé donc? Ce matin, j'ai terminé Behind the beautiful forevers de Katherine Boo. Cette journaliste américaine, gagnante d'un Pulitzer, spécialiste de la pauvreté et épouse d'un Indien, a publié, en 2012, le premier livre de sa carrière au sujet du bidonville d'Annawadi qui jouxte l'aéroport de Mumbai. Au terme de quatre ans de recherche sur le terrain, de centaines d'entrevues avec les habitants du slum, de batailles juridiques pour avoir accès aux documents du gouvernement, de la police, des écoles et des hôpitaux, elle a mis sur papier le récit aussi véridique que troublant de la vie d'une poignée de gens survivant au jour le jour dans les conditions les plus difficiles. Comprenez bien: la pauvreté n'est qu'une petite partie de leur misère. Si vous croyez qu'il y a de la corruption au Québec... Si vous pensez que vous savez ce qu'est l'injustice...
Quand j'ai fini ma lecture, j'avais envie de pleurer. J'ai sorti mon I-pod pour la deuxième fois depuis notre départ et j'ai écouté les Beatles. Ça fait toujours du bien. Puis, je me suis souvenu de ma visite du bidonville. Et de mon blogue. J'ai compris que j'avais été crédule en écoutant le guide qui nous a mené dans Dharavi. Je vis définitivement ce voyage comme une expérience de discernement entre le vrai et le faux. Tout ce que j'ai écrit n'est pas inexact, bien sûr. Mais je me suis fort probablement fait fourrer un peu tout de même. La conclusion de mon texte est sans doute particulièrement naïve. Une fois que l'on comprend comment ça fonctionne, on n'est plus certain que les médecins, les policiers et les enseignants qui décident de demeurer dans le slum le fassent par humanisme. En fait, on en vient même à douter que Reality Tour verse 80% de ses profits aux organismes communautaires qu'ils disent supporter. Cynique? Je le souhaite de tout coeur, mais je n'en suis maleureusement pas sûr.
Que faire de mon blogue maintenant? En toute honnêteté, je devrais peut-être me la fermer et modestement continuer de m'éduquer davantage. Ou me contenter de vous relater avec humour quelques anecdotes savoureuses. Au moins, dans ces cas, ce que j'écris est authentique!
8 commentaires:
Mais attends une minute là! Reprenons du début. 1. Tu ne connais pas le monde et en est conscient. 2. Contrairement à bien des gens, tu veux en savoir plus. 3. Tu pars autour du monde pour découvrir et explorer. 4. Tu fais l'expérience d'une certaine Inde et tu décris tes découvertes. 5. Tu fais la rencontre avec une Inde qui n'est pas nécessairement cohérente ou compatible avec l'autre, donc tu arrives à la conclusion que le problème c'est toi? Que tu as mal vu ou mal interprété au premier coup d'oeil et au premier jet de plumes deux aspects ou dimensions différentes de l'Inde qui se côtoient et cohabitent de manière complexe et tu arrives à la conclusion qu'il ne devrait y avoir ni incohérences ni contradictions en Inde ou dans tes récits, tes recherches, qu'il n'y a qu'une seule Inde, et que toi, toi seul peut-être tu en vois plus qu'une et donc tu es très très malade et dérangé car tu vois double quand tu serais supposé voir simple et clair? À cause d'un seul livre? Et qui dit que ce que tu écris ne soit pas au moins un peu vrai, peut-être même très vrai, peut-être même également vrai, complémentairement vrai à ce livre de "spécialiste" (puisqu'après tout, quand on vit quelque part, parfois on ne remarque plus la vaisselle sur le comptoir mais l'invité de passage va la remarquer)? Et là, suprême conclusion, conclusion béton infaillible (pourtant après une preuve de faillibilité) tu ne veux plus écrire?? Qui sait si la deuxième décision n'est pas la moins bonne des deux? (Je t'offre ces questions, mais je t'offre aussi mon absence de réponse à celles-ci, oui, bienvenue. Si je puis parler juste pour moi-même, j'espère que tu continueras d'écrire! :-)
Se remettre en question est toujours très sain et plein d'apprentissages... Se questionner sur ce qui nous entoure nous permet de mieux voir... qu'il y a plusieurs réalités selon nos origines, notre vécu, selon qui nous sommes... Continue d'écrire, de partager ton expérience d'exploration et de découvertes... tu nous fais du bien, tu nous permets de voyager avec vous et de découvrir et tu te permets de transmettre tes pensées, ton point de vue... et j'aime ça! :)
MJ
Belle reflexion mon cher! And that's what travel is supposed to do. Make us rethink the reality we think we know!
Xxx
Le simple fait d'avoir écrit ce billet montre qu'il faut continuer d'écrire. ;)
Te taire serait une bien grande perte pour chacun et chacune de nous qui te lisons. Tu partages très généreusement ce que tu vois, ce que tu vis, ce que tu ressens même. Il y a autant de regards sur une même situation qu'il y a de personnes qui regardent. Je suis convaincue que personne ne s'attend à lire une analyse sociologique du bidonville mais tout le monde s'enrichit en lisant ton point de vue, celui justement d'un touriste quand même moins de touriste que la plupart. C'est un récit de voyage pas une revue scientifique. Et d'ailleurs, le spécialiste, tout spécialiste qu'il soit, porte les lunettes de son expertise. C'est inévitable. Moi j'ai bien aimé ton texte sur Bob. Tu aurais pu jaser avec un Jack ou un Jim et entendre une histoire tout à fait différente, mais cela aurait été une histoire indienne quand même. N'importe qui peut lire des livres savants sur tous les pays du monde, mais seulement tes lecteurs et lectrices peuvent lire le tien, celui d'un homme lucide et intelligent que nous estimons et qui nous raconte des histoires vraies, les siennes, sur des expériences que la plupart d'entre nous n'aurons jamais la chance de vivre.
Grâce à toi je m'intéresse beaucoup plus à la lecture alors SVP continue.
Je ne peux qu'abonder dans le sens des autres... Je serais triste que tu cesses d'écrire. Or, rappelle-toi que le choix t'appartient pleinement. As-tu envie d'écrire ou de lire... ou des deux à la fois? Tu ne dois rien à tes lecteurs. Tu n'as pas de contrat avec nous. C'est à toi de dire si ce partage te plaît et t'enrichit ou te pèse. Ceci dit, si tu continues d'écrire, fais- nous confiance. Si nous choisissons de te lire, c'est que nous jugeons que ce détour en vaut la peine. Si nous voulions lire autres choses, nous le ferions. Mais pour ma part, je savoure autant l'humour de tes anecdotes, que l'authenticité de tes doutes, le charme de tes descriptions, que la profondeurs de tes réflexions...
J'aime te regarder regarder le monde. J'aime entendre ta voix de voyageur sensible et vrai qui partage une expérience unique et tout aussi vraie.
Come on Mat!!!
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