Je ne m'attendais donc pas à grand chose lorsque nous sommes arrivés au Hillview Home Stay, dans le petit village de Vaduvanchal, dans le Kerala. Je savais que l'on demeurerait deux jours dans une famille, cependant lorsqu'on nous a orientés vers notre petit pavillon, je me suis dit qu'on risquait de bien peu voir nos hôtes. D'autant plus qu'on allait nous offrir une panoplie d'activités.
Une fois nos bagages déposés dans notre chambre, nous avons été présentés au maitre des lieux. L'homme d'une cinquantaine d'années, à la voix basse et posée, nous a souhaité la bienvenue et nous a dit que nous pouvions simplement l'appeler Bob. Épuisés, nous sommes allés nous doucher, puis avons immédiatement quitté notre souper étant servi dans une autre demeure.
Sustentés, nous avons été mis au courant des activités possibles le lendemain: une excursion d'une journée pour grimper le plus haut sommet des environs, une randonnée pour aller voir une chute ou un mini-safari pour observer des animaux sauvages. D'un commun accord, Caro et moi avons décidé de décliner et d'opter pour une petite journée tranquille au village. Intuition? Expérience? Fatigue? Un peu de tout ça sans doute.
Réveillés vers 5h30 du matin par l'appel à la prière lancé du minaret de la mosquée voisine, nous sommes parvenus à nous rendormir un peu avant de nous présenter au déjeuner servi dans la salle à manger familiale. Bob, qui n'avait pas dit un mot en nous ramenant chez lui la veille au soir, vient nous souhaiter un bon appétit. Les fruits frais sont goûteux, le café délicieux, les appams nappés de lait de coco savoureux! Normalement, les déjeuners ne sont pas la force des Indiens, mais là nous sommes comblés. Nous félicitons Bob qui transmets notre appréciation à sa femme restée discrètement dans la cuisine. Sans qu'on l'ait vu venir, ce sont ces quelques bons mots qui vont briser la glace.
Sur le ton le plus modeste, Bob nous apprend que pratiquement tout ce que nous avons mangé vient de sa propriété. Il y cultive 28 variétés de fruits et légumes pour les besoins de sa famille, mais aussi pour nourrir les oiseaux. Il en a identifiés plus d'une quarantaine d'espèces dans les jardins entourant sa maison. Le café a aussi été cultivé sur ses terres. Il a débuté sur un lopin et il en vend maintenant à travers le pays et en exporte aussi à l'étranger de même que du poivre et de la vanille. En quelques phrases, voilà que nous découvrons un self-made man contemplatif!
Il se serait sans doute arrêté là, aurait retraité dans ses quartiers pour ne pas nous déranger. Mais Caroline a posé une question sur une photo placée en évidence pour décorer la salle à manger. Une photo de mariage, celui de son ainée. Un grand sourire s'est épanoui sur son visage, il rayonnait de fierté, bien plus que lorsqu'il nous parlait de sa vie professionnelle. Alors, je me suis mis à l'interroger sur la cérémonie religieuse. Voyant notre intérêt sincère, Bob nous a demandé si nous aimerions, un peu plus tard, regarder le livre qu'il fait faire avec les photos du mariage. Et comment!
Nous sommes sortis sur la terrasse pour lire un peu en savourant un nouveau pot de café. La vue sur la propriété en pente et sur les montagnes environnantes est à couper le souffle. Les lieux offrent une sérénité à l'image de notre hôte. Comme promis, Bob nous rejoint un peu plus tard. Assis entre nous, il nous parle avec amour de sa fille. À chaque page qu'il tourne, il nous fait découvrir les habits traditionnels, les symboles, les bénédictions, les gestes rituels. Il nous fait connaître sa famille éparpillée un peu partout en Inde et dans le monde. Mille invités sont venus fêter ce grand moment.
La confiance nécessaire à des propos plus intimes s'est construite depuis le déjeuner. Je lui demande si le mariage a été arrangé par les parents. Bien sûr, nous répond-il, comme le veut la tradition. Les deux époux se sont rencontrés avant. Ils ont donné leur accord, mais avant d'en arriver là plusieurs étapes ont été franchies. Bob et sa femme ont consulté des astrologues. il n'y croit pas, mais elle si. Puis, ils ont utilisé un site internet présentant le profil de divers hommes. Ils en ont trouvé un provenant d'une famille qu'ils connaissent. Je le questionne sur l'importance de se marier à l'intérieur de sa caste. Il sourit. Ce n'est plus obligatoire, mais son gendre est de la même caste que sa fille...
Tout à coup, l'appel à la prière du midi retenti, tonitruant. Bob a un geste d'impatience et soupire. C'est la seule fois durant notre séjour que nous le verrons perdre le sourire. Il nous avoue être agacé par ce chant qui vient, cinq fois par jour, briser le silence. Il aimerait que ce soit interdit. Il n'a rien contre les musulmans, lorsque le temple hindou voisin diffuse de la musique pour tout le quartier, il n'en est pas plus heureux.
Bob retrouve le sourire. Je poursuis avec mes questions indiscrètes. Et la dot? Cette coutume n'existe pas dans la culture de la région. Et il en est très content. Dans le nord du pays, cette règle a mené à un grave déséquilibre démographique entre hommes et femmes. Récemment une loi a été mise en place pour empêcher les couples de demander le sexe du foetus. Les mentalités sont difficiles à changer. Heureusement, il n'a pas à faire face à ce poids. Il a deux filles et n'a jamais eu à éprouver tristesse ou inquiétude qu'il en soit ainsi.
L'an prochain, Bob doit marier sa plus jeune. Il fera comme le veut la tradition qui lui a apporté paix et bonheur dans sa vie de couple et jusqu'à présent dans celle de son aînée. Espérons que les dieux seront avec lui dans sa quête et qu'ils se manifesteront avec douceur afin de ne pas troubler l'harmonie que Bob est parvenu à cultiver encore mieux que son délectable café.
1 commentaire:
selon moi, cette rencontre vaut mille fois plus que les excursions proposées
bon choix
côté mariage, cette tradition nous montre bien que ce qui heurte les uns procure la paix aux autres...
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