samedi 20 octobre 2007

Fracture de voyage

Comme vous le savez sans doute, jeudi dernier, vers 4h00 du matin, Caro s`est blessée à l`auberge où nous résidons, à Plovdiv, en Bulgarie. En descendant de l`étage où se trouve notre chambre pour se rendre à la salle de bain située au rez-de-chaussée, elle a trébuché sur la dernière marche de l`escalier. Cette marche, qui n`est pas de hauteur égale, est beige comme le plancher à venir, alors que les autres sont brunes.

Au lever, nous avons constaté les dégâts: une évidente enflure et une vive douleur. Nous fiant au guide des premiers soins, nous avons appliqué de la glace pendant 15 minutes à chaque heure, avons mis un bandage élastique le reste du temps, et avons assuré une élévation de la cheville blessée. Caroline est restée couchée pendant 48 heures, suivant ainsi la recommandation habituelle dans le cas d`une foulure.

Suite à l`accident, l`auberge a mis une bande noire pour indiquer la marche dangereuse.

C`est là que l`aventure commence...


Depuis deux jours, j`angoisse: j`ai peur que ma douce ne veuille aller voir un médecin. Ce n`est pas tant cette visite que je crains. Ce sont les démarches auprès des assureurs. Ceux qui me connaissent bien savent que pour moi commander une pizza par téléphone à Gatineau est un tâche administrative des plus stressantes...

En se levant ce matin, ma douce m`a annoncé qu`elle voulait avoir un avis médical afin de ne pas prendre de risque. J`ai senti la panique m`envahir. Chez moi, cet état se manifeste par les symptômes suivants: humeur massacrante, ton sec, impatience totale. Ah la joie de voyager avec un être si facile!

Sur la recommandation de l`auberge, nous avons décidé d`aller en taxi à une clinique privée offrant de tres bons services. Je "voulais" faire les démarches d`assurances avant de partir, comme l`exige les règles du contrat. Or, l`hôte ne nous permettant pas de faire d`appel, meme à frais virés, parce que la compagnie téléphonique leur charge quand même tous les appels (???), nous avons dû quitter pour la clinique afin que, de là, je puisse me rendre au centre d`appel du Bureau de Poste, situé non loin. Ô souvenirs bucarestois, tenez-vous tranquilles!

Le trajet en taxi se passe très bien. Arrivés à la clinique, nous nous adressons à la réceptionniste qui parle un anglais approximatif. Dans le temps de crier "professionnalisme", la brave dame se met elle-même à examiner Caro dans la salle d`attente! Que de compétences transversales en une seule et même personne! Elle finit par nous expliquer qu`il n`y a pas de spécialiste en orthopédie sur place aujourd`hui.

Caro et moi prenons quelques instants pour discuter de la situation, pour finalement proposer à la réceptionniste que Caro voit un généraliste. Je commence à exliquer que je dois d`abord faire quelques démarches auprès de notre assureur lorsque la dame nous fait comprendre qu`elle a déjà fait appeler le médecin-spécialiste pour qu`il se rende à la clinique. Il est impossible de retarder sa venue puisqu`il est en route. Par ailleurs, elle ne peut nous permettre de téléphoner nulle part. Bon, le temps presse. Je quitte donc en vitesse.

En marchant, je sors mon document "Bon voyage, mais..." publié par les Services consulaires du Canada afin d`y trouver le numéro d`accès Canada Direct pour la Bulgarie. Je suis quand même prévoyant! Or, évidemment, ce pays ne figure pas dans la liste des pays proposés... Par contre, il y a l`Estonie (qui attire des centaines de milliers de Canadiens chaque année!), les Iles Fidji (pourquoi pas?), la Syrie (destination touristique idéale...). Ils ont oublié l`Afganistan. Je ne comprends pas.

Le bâtiment de la Poste est immense. Il est peu éclairé et, évidemment, puisque nous sommes en Bulgarie, toutes les indications sont données en alphabet cyrillique. On ne peut donc même pas reconnaître ou deviner certains mots. Après quelques minutes d`errance, je trouve un endroit qui s`appelle VivaTel. Il y a là des gens et surtout un poste internet à portée de main. J`entre. Le garde de sécurité m`interpelle. Il ne parle pas anglais. Pas grave, il va apprendre avec moi. Je lui explique, en pointant mon jonc, que ma femme est à la clinique et que je dois appeler au Canada, mais que dans la liste (en français...) que je lui montre, le numéro d`accès pour la Bulgarie n`est pas là, c`est pourquoi je voudrais utiliser internet! Il a compris "clinique", "Canada" et "internet". Pendant qu`il hésite, je fonce vers le clavier. Je cherche le site de Canada Direct, mais, quelle surprise, la connection est impossible. Tous les autres sites sont accessibles. PAS CELUI-LA!

Une employée qui parle un peu anglais est enjointe par le gardien de venir me prêter main forte. Je tente de lui exliquer ma situation. Elle fait un téléphone, puis un autre. Je ne sais pas où. Ce que je sais, par contre, c`est que les gens en file qu`elle devrait être en train de servir s`impatientent. Ses collègues aussi. En fait, tout le monde dans la salle parle en bulgare de clinique et du Canada... Finalement, elle s`adresse au gardien qui me guide vers la sortie.

Tout en m`accompagnant, sans que je sache pourquoi, il se met à me parler de Liverpool. Je saisis qu`il est un supporter de cette équipe anglaise de soccer. Je lui fais comprendre que je suis un fan des Beatles qui viennent de la même ville. Son visage s`illumine, il me sert chaleureusement la main, j`ai peur qu`il m`embrasse. Puis, tout à coup, il s`arrête et me pointe le centre d`appel que j`avais cherché en vain!

Après maints efforts, je finis par convaincre la préposée, qui ne comprend pas l`anglais, de me laisser parler à ce que je suppose être une opératrice du service téléphonique. Celle-ci comprend ma demande. Enfin! Peut-être que Dieu existe après tout. Je lui donne le numéro de service outre-mer 24h de "Bon Voyage Assurances". Suite à une longue attente, elle me revient et me dit qu`elle tombe sur un répondeur. Pas possible.

Découragé, j`abandonne et retourne à la clinique. Pendant mon absence, on n`a pas attendu. Les rayons X révèlent une légère fracture. Les frais de la consultation sont de 56 Leva (40$ CAN). Fuck les assurances! On nous donne des documents en cyrillique expliquant le diagnostic médical et on nous recommande de nous rendre immédiatement à l`hôpital public pour faire faire un plâtre.

Le Centre hospitalier universitaire est plutôt lugubre. Nous présentons le petit papier expliquant que nous devons aller en traumatologie. Un brancardier nous mène jusqu`au bureau d`enregistrement de ce département. Nous attendons en ligne et finissons par entrer. Une femme bête, comme ses pieds (non-fracturés), nous "accueille" en bulgare. Devant notre incompétence langagière, elle nous arrache les documents médicaux que nous avons en main pour les donner à un... un... un homme qui boit son 2 litres de Coke en lisant son tabloïd à potins. Tout en mangeant des chocolats en forme de coeur, il regarde sous le néon blafard les radiographies de la cheville maudite. Il dit deux mots à sa collegue. En quelques instants, Caro est en chaise roulante.

On nous emmène directement dans la salle de plâtrage. Il y a maintenant avec nous le serviable brancardier, la femme frustrée, l`amateur de scandales et de nourriture-santé, le plâtrier et une nouvelle venue qui a un grand ascendant sur la noble assemblée: elle connaît des mots en anglais. Tout va très vite et en moins de deux, la cheville de Caro est enrobée dans un étau blanc. La traductrice nous annonce "Sixty". Je veux comprendre "Sixteen", mais elle écrit sur un papier: 60 days 2 months. Le verdict est tombé. Laconique et chiffré. Mince consolation: l`intervention est payée par l`état.

Nous descendons jusqu`à l`entrée. La pharmacie vend des béquilles pour 36 Leva. Il m`en reste 22, et je dois payer le taxi du retour. Pas fort. Heureusement, le signe de Visa est affiché en vitrine. Pour votre culture, en Bulgarie, le signe de tête qui veut dire "non" au Canada signifie "oui", et vice versa... Je suis au courant de cette subtilité, mais disons que 35 ans de communication non-verbale canadienne ne s`effacent pas aisément. Si bien que lorsque je lui demande si elle prend Visa et qu`elle me fait signe que "non", je ne comprends pas qu`elle veut dire "oui". Je quitte pour trouver le guichet automatique de l`hôpital qui est évidemment hors d`usage. Je reviens à la pharmacie et insiste sur le sigle de Visa collé dans la vitre. La vendeuse me fait à nouveau "non" de la tête et sort la machine pour passer ma carte. Je comprends enfin.

Chers lecteurs, vous vous dites: voilà une autre aventure qui tire à sa fin. Et bien, vous êtes dans l`erreur. Depuis la Roumanie, le roccambolesque, c`est notre spécialité, l`imbroglio notre religion.

Notre gentil brancardier a appelé un taxi. Nous savons qu`il existe trois compagnies honnêtes à Plovdiv. Mais là, tout va encore une fois si vite. Je suis plus préoccupé par Caro qui ne doit pas marcher sur son plâtre frais. Nous voilà donc dans le taxi dont le compteur, nous le constaterons dans un instant, tourne déjà. Nous roulons un peu. Puis le chauffeur s`arrête. Il ne comprend pas où nous voulons aller. Je sors ma carte, lui montre notre rue qui située dans le quartier touristique de la ville. "Aaaaahh! Suborna!", dit-il. A chaque intersection, il s`exclame: "Aaaaahh! Suborna!" De toute évidence, soit il nous niaise d`aplomb ou il ne situe pas la rue, ce qui revient un peu au même. La course de taxi ne devrait nous coûter plus de 5 Leva. Je commence à rager à 10. Heureusement, je reconnais certaines rues et nous nous rapprochons de notre destination. L`imbécile prend les pires décisions et ne contacte pas sa centrale pour se faire guider. Tant et si bien qu`à moins de deux cent mètres de l`auberge, nous nous retrouvons devant l`antique arche de l`Acropole de Philippopolis. Magnifique porte. Très étroite. Trop pour un taxi. Nous sommes à 20 Leva. J`en ai 22 en poche. Profitant de l`arrêt, j`ouvre ma portière, tire Caro du véhicule, lance deux billets de dix au chauffeur en l`injuriant copieusement.

Nous voilà donc, assis au pied de la beauté et de l`histoire, non loin de notre but. Il est cependant évident que nous ne pouvons parcourir la distance qui reste. Le quartier historique est constitué de rues faites de grosses pierres médiévales agencées inégalement. Une voiture près de nous se prépare à partir. En désespoir de cause, je cogne à la vitre. L`homme parle anglais. Miracle. Je lui explique notre situation. Il accepte de nous emmener. Son auto est petite. Elle passe le portail. Victoire? Nenni. Au bout de cette voie, des blocs interdisent le passage aux voitures. Il faut reculer! Alors que nous repassons sous l`arche, le radiateur se met à dégager une lourde fumée. Notre bon samaritain se confond en excuses et refuse les 2 Leva qu`il me reste.

Au bout de ma corde, je me résigne donc à abandonner Caro aux bons soins de Philippopolis et pars pour l`auberge où je trouve notre hôte. Je n`ai pas le goût de lui expliquer. Je veux seulement que quelque chose fonctionne selon mes désirs, pour une fois dans cette journée, bref qu`il obéisse à mes ordres. Et, que tous les saints et martyrs bulgares soient loués, c`est ce qu`il fait, sans poser de questions! Oui, il a un camion qui roule. Oui, il connaît le chemin pour nous ramener à bon port. Allez, go for it!

Nous sommes ainsi rentrés au bercail, épuisés.

Voyager est, décidemment, une thérapie, une école, un chemin de sanctification!

P.S.: Nous partons pour la France.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

ayoye... c'est comme un tit peu poche ca la!
Courage à vous deux, je pense à vous.

Anonyme a dit…

Donc si je comprends bien Canada Direct est indirecte?

Anonyme a dit…

Évidemment, on ne lit généralement que les journées où il s'est passé quelque chose de très merveilleux.. ou absolument pas merveilleuses, comme celle-ci. Mais tout ne fonctionne pas toujours comme on le voudrait, comme on peut bien le voir encore une fois ici. VOus avez eu de la chance à Vadu Izei, mais peut-etre moins ici. Et puis les calorifères du COllège ont fait des leurs hier: en plein cours de français, il y en a un qui a "explosé". EN fait, un liquide grisatre et motonneux s'est répandu apres avoir entendu quatre "boum" provenant de la tuyauterie, nous qui croyions que cétait un éleve enragé qui frappait sur les tuyaux. Le calorifere a été retiré, le liquide nettoyé et les éleves sont intacts. Il a suffi que je crie pour faire réagir les gens, qui ne comprenait apparamment pas que ce liquide douteux se répandait.

J'espère que tout se passera bien en France; au moins, pour la langue, c'est réglé d'avance. BOnne Chance !