Nous sommes partis tôt, par le premier autobus. Nous aurions pu y aller en train. C’aurait été d’autant plus troublant. Nous nous sommes contentés de la trame sonore de Schindler’s List. Ce fut amplement suffisant.Parmi ceux qui savent l’importance qu’avait pour moi, dans ce si long voyage, ma visite en ce lieu, plusieurs m’ont demandé pourquoi. Pourquoi cet attrait, cet objectif incontournable et primordial? Je me suis reposé la question pendant le trajet de deux heures menant de Krakaw (Cravovie) à la petite ville polonaise d’Oswiecim, rebaptisée Auschwitz par les nazis.
Les deux moments qui m’ont le plus fait pleurer dans ma vie sont distinctement: les funérailles de mon petit frère et le visionnement du film de Steven Spielberg sur l’Holocauste. Les rares témoins de mon effondrement lors de cette seconde occasion en garde un souvenir troublé. Pour quelle raison un film relatant des événements si lointains et n’ayant aucun lien avec ma vie personnelle a-t-il suscité une aussi vive réaction? Je vous dévoile ici quelque chose de très intime. Peut-être que vous comprendrez. Sinon, ce n’est pas grave.
Je crois que cette oeuvre m’a révélé, au sens le plus fort, le mal dont est capable l’homme. Et j’ai eu honte. Profondément honte. Honte d’être humain. J’ai pleuré d’exister. Je me suis senti coupable, car j’étais loin d’être convaincu que j’aurais été capable d’agir différemment de la grande majorité des Allemands, et encore moins sûr que j’aurais eu la grandeur morale d’agir comme un Oskar Schindler ou un Maximilien Kolbe. Quand j’entends des gens dire, "Comment ont-ils pu faire une chose pareille?", je me demande avec effroi si nous n’aurions pas agi de la même manière. Vous dites non? Je pense avec horreur au Rwanda. Je songe que nous sommes fragiles. Que la folie, surtout collective, n’est pas un état contre lequel nous sommes immunisés.
Buchenwald, que j’ai visité il y a quelques semaines peut se comparer à un de ces vieux films d’horreur. Vous savez peut-être ce que je veux dire: fait de sous-entendu, qui suscite la peur par la suggestion, par le non-dit, qui touche à des sensibilités plus nuancées. Auschwitz ressemble davantage à un film d’horreur moderne. Tout est dévoilé, jeté au visage, crûment. Il n’y a plus rien d’implicite. Alors que le premier camp en est un de concentration, le second est voué à l’extermination.
A Buchenwald, les barraques n’existent plus. On voit au sol, par des rectangles de pierres, l’espace qu’ils occupaient. On imagine l’étendue des lieux. A Auschwitz, quelques dizaines de barraques tiennent encore debout, d’autres ont été reconstruites. Là, on voit l’étendue de la chose.
A Buchenwald, on nous montre des oeuvres d’art réalisées par des détenus. Il y a aussi une remarquable exposition de photos. A Auschwitz, on nous montre des tableaux, des graphiques, des cartes, et surtout on nous confronte à des piles de souliers, des tas de lunettes, des monceaux de cheveux, des montagnes et des montagnes d’objets personnels confisqués. Auschwitz est un pandémonium de statistiques. On y croule sous les chiffres, on est étouffé par les nombres.
Pourquoi aller à Auschwitz? Parce que si je préfère découvrir en voyageant les quelques parcelles de Paradis que l’être humain a su aménager ici bas, je ne peux éthiquement éviter mon devoir de regarder bien en face, aussi, certains lieux où nous avons fait émerger l’Enfer.
4 commentaires:
Je te savais en ce lieu historique et anticipais ta réaction.
Je suis complètement d'accord avec toi, aurions-nous réagi autrement? Pas si certaine...
Merci Mat de partager ton voyage de façon aussi intimiste.
Quand j'ai vu La liste de Schindler, j'ai pensé à mon père, au camp de concentration, à ce qu'il m'a dit et à tout ce qu'il ne m'a pas dit. Et j'ai pleuré. Et je n'ai jamais compris qu'on puisse choir dans l'opprobre et l'immonde pour une divergence d'opinion, de couleur politique ou de peau, pour un Dieu qui n'est pas celui de l'autre... J'ai pleuré de ne pas comprendre, d'avoir été bouche bée par cet infect que nous montre parfois l'histoire.
Ouf, j'en ai des gros frissons. Tel que je me connais, je fonderais en larmes si je visitais ce camp...
"Pourquoi aller à Auschwitz? Parce que si je préfère découvrir en voyageant les quelques parcelles de Paradis que l’être humain a su aménager ici bas, je ne peux éthiquement éviter mon devoir de regarder bien en face, aussi, certains lieux où nous avons fait émerger l’Enfer."
Si bien dit mon cher ami. L'être humain est à la fois infiniment beau et horrible. Tu as tellement raison. Encore une fois, merci, merci, merci. J'adore toujours lire tes propos si importants et pertinents.
Enregistrer un commentaire