Les traces de la guerre sont gravées dans le sol allemand. Ruines, monuments à la mémoire des victimes, musées. Et dans les esprits aussi. J'ose demander. Car, il y a une gêne même chez celui qui pose la question. Même après toutes ces années. Comment vous a-t-on enseigné la Deuxième Guerre mondiale dans vos cours d'histoire? Michael, chez qui nous demeurons à Hamburg, est né en 1959. Sa femme, Marlis, un an plus tard. "On ne nous en a pas parlé. Le cours s'est arrêté avec la période d'avant-guerre." Leur fils a dix-huit ans. En classe, on lui a relaté les événements et on a insisté sur le fait que ce n'est pas leur génération qui est responsable de ce qui est arrivé. Ils n'ont pas à porter le joug du passé.
Mais encore? Michael dit: "Mon père parle de cette période en n'insistant que sur les bons moments, la solidarité. Il n'aborde jamais le reste." Marlis intervient: "Mon père a été capturé par les Soviétiques et il a fait dix ans dans les camps de travail russes. Il ne parle pas souvent de ces temps-là."
Après quelques jours chez nos nouveaux amis, il est question du magnifique meuble de bois dans le coin du salon. Il a été fait à la main par l'oncle de Marlis, mort pendant la guerre. Devant notre admiration pour les talents d'ébéniste de son oncle, elle ouvre le meuble et nous montre divers objets que son oncle a confectionnés durant les années trente. L'un d'eux est un magnifique album de photos dont la couverture est en boiseries. En l'ouvrant, on trouve des edelweiss. Les fleurs séchées, cueillies il y a quelques 70 ans, sont convervées entre deux feuilles de papier ciré. En regardant, so
us les photos, les remarques écrites en blanc sur le papier noir, avec une magnifique calligraphie, nous comprenons qu'il s'agit d'un album de photos de vacances. Au fil des pages, on voit l'oncle et la tante de Marlis. Les premiers clichés ont été réalisés en 1936. Parmi ceux de 1937, l'un montre un groupe de femmes souriantes dégustant du raisin dans des cornets de carton. Les photos suivantes datent de l'été 1939. On y voit des paysages tranquilles de la campagne allemande. Les pages restantes de l'album sont vides. Ce furent leurs dernières vacances estivales ensemble.Nous sommes bien loin des grandes batailles, des noms tristement célèbres de dirigeants, des statistiques effrayantes des camps de concentration. Pourtant, en écoutant Michael et Marlis, en regardant les photos, j'étais ému. La guerre, c'est aussi cela: des silences, la honte, des souvenirs troubles et des albums inachevés. Et pas seulement chez les Américains, les Anglais ou les Juifs.
3 commentaires:
Voici le début du "magical" and "mystery" ... Merci pour ce texte. À 6:30, dans le calme et le confort de ma vie sédentaire, il ouvre une fenêtre.
Love and hugs,
moi
WoW, merci d'avoir partagé ces émotions...Ça ne doit pas être facile pour les Allemands de vivre avec le poids du passé. Ce que tu as relaté est très touchant.
Merci!
M. Carbonneau viens justement de nous parler de ça aujourd'hui (mon premier cours d'histoire). Il nous a aussi dit que vous alliez bientôt voir le plus célèbre des camps de concentrations. Vous devriez avoir hâte. Juste pour vous dire, la façon de M.Carbonneau enseignait me faisais beaucoup penser à vous. J'ai dit: "C'est comme Mathieu David mais en histoire." J'ai compris aujourd'hui pourquoi c'était votre inspiration pour devenir prof. J'ai adoré son cours. Amusez vous bien le long de votre voyage et sachez que plusieurs élèves vous manquent.
Sarah Michon
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