Avant de descendre en Alsace, nous sommes arrêtés à Bruxelles pour visiter le Musée Magritte. N'eut été du peintre surréaliste, nous n'aurions sans doute pas mis la capitale belge sur notre itinéaire. Bien, quoi? Vous avez vos joueurs de hockey favoris ou vos chanteuses préférées. Moi, j'ai des peintres qui me font vibrer. Bosch, Bruguel, Goya... L'emplacement des musées qui présentent leurs oeuvres influence le tracé de mes voyages en Europe. J'ai tenté de faire le décompte des expositions permanentes ou temporaires que j'ai visitées depuis que je me promène sur la planète. Sans doute plus d'une centaine. Je commence à savoir ce qui fait un bon et un mauvais musée. Au point que je pense moi-même en ouvrir un!
Ce sera le Musée des musées. Pas un endroit pour les touristes, mais plutôt pour ceux qui travaillent dans ces temples de la culture. Le but? Leur transmettre ma perception de ce qui transforme une visite en expérience marquante ou, au contraire, en cauchemar! Allez, je vous offre le tour guidé gratuit avant l'ouverture officielle! Le Pavillon A veut créer un choc traumatique alors que le Pavillon B fournit des solutions réalistes, du moins pour les grands musées, puisque appliquées dans certains de ceux que j'ai visités.
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Pavillon A: Anti-musée
Salle 1: Make-over
Afin qu'il puisse se mettre totalement dans la peau du touriste, le visiteur reçoit un sac à dos contenant un goûter, une bouteille d'eau, une casquette, un i-pad et un Kindle. On lui fournit aussi un parapluie.
Salle 2: Douche
Comme on choisit souvent la journée pluvieuse pour aller au musée, le visiteur est forcé de traverser un magnifique hall dans lequel est projeté une pluie torrentielle.
Salle 3: Écueil
À l'accueil, une dame dans un anglais cassé et sur un ton cassant vous fait payer votre billet d'entrée. C'est tout. Dans le sens de: pas d'autres services ne sont offerts.
Salle 4: 90 décibels
Alors qu'il vient de pénétrer dans cette pièce pourvue de magnifiques oeuvres dont certaines majeures, le visiteur est aussitôt rejoint par un groupe de touristes asiatiques, par quatre amis français, par une classe d'ados et par deux membres du personnel du musée. Les premiers s'exclament et s'interpellent en criant. Les deuxièmes lancent haut et fort leurs commentaires pseudo-pertinents. Les troisièmes crient tout simplement. Les quatrièmes discutent de ce qu'ils ont fait la veille au soir. Le bruit est tel qu'on ne peut se concentrer.
Salle 5: Clic-clic
Ici, on retrouve de très belles oeuvres de petits et moyens formats. Alors que le visiteur s'approche d'une première peinture, un monsieur vient se placer à trois pouces de la toile pour faire des photos de certains détails. Le visiteur se déplace vers une autre. Une dame se présente immédiatement avec son I-pad et s'interpose pour prendre une photo. À sa troisième tentative, le visiteur voit quelqu'un se placer à côté de la toile et devant le panneau explicatif afin de faire un "selfie", prouvant ainsi avoir été en présence du chef-d'oeuvre. Le manège se poursuit à l'infini. Impossible d'admirer sans avoir à faire avec un photographe.
Salle 6: Décryptage
Dans cette salle, les thèmes des peintures intriguent et donnent le goût de comprendre. Le visiteur s'approche alors d'un premier panneau qui est écrit en hébreu ancien. Le deuxième est fait de hiéroglyphes. Le troisième est en boro. Le quatrième est en braille. Ainsi de suite.
Salle 7: Abstraction
Dès l'entrée de cette salle, on donne au visiteur un audio-guide. Le commentaire sur la première oeuvre va comme suit: "La toile intitulée Sans-titre numéro 157 est un bel exemple de néo-post-modernisme-automatiste dont la texture picturale onirique et ironique n'a d'égal que la syntaxique anti-tellurique de la problématique arnarcho-platonicienne qu'elle aborde avec une violence toute sotériologique propre au mouvement heuristique des Douze de Bruges qui eut une courte période de rayonnement en 1913. Appuyez sur la touche 112 pour un commentaire s'adressant aux adultes." Tous les autres sont du même acabit.
Salles 8 à 11: voir Salles 4 à 7
Salle 12 à 15: voir Salles 8 à 11
Salle 16: Café-Luxe
Le visiteur normal est à ce stade-ci épuisé et agressif. Il ressent le besoin de prendre un repas. Le café du musée n'offre que quelques breuvages et desserts hors de prix. Le lunch fourni dans le sac à dos a l'air savoureux et est gratuit. Cependant, il est interdit de manger dans le musée. Et si l'on sort, on ne peut y entrer à nouveau.
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Pavillon B: Musée idéal
Salle 1: Accueil
Tout comme sur son site internet (à tout le moins bilingue, la seconde langue étant l'anglais), le musée présente dans le hall d'entrée les informations utiles à sa visite. On y voit notamment le nombre maximal de visiteurs admis en même temps dans le musée. Cette mesure désengorge les salles.
Le personnel est souriant et parle un anglais compréhensible. Le paiement peut se faire par carte de crédit et le prix d'entrée inclut automatiquement celui d'un audio-guide qui est systématiquement remis (et non offert) au visiteur. Les groupes doivent être accompagnés d'un guide du musée dont les commentaires faits à voix basse sont transmis aux visiteurs via les écouteurs qu'on leur a remis.
Si la collection est grande, on offre des circuits thématiques pour que le visiteur ne sorte pas épuisé. Ainsi, ce peut être un parcours axés sur les 25 plus grandes oeuvres de la collection. Ou sur les femmes-peintres. Sur l'utilisation de la lumière. Sur le thème de la guerre. Sur la couleur bleu.
Salle 2: Vestiaire et scan
Le musée offre des casiers que l'on peut verrouiller. Le visiteur doit y déposer tout manteau, parapluie, sac et appareil électronique (caméra, i-pad, téléphone).
Le visiteur passe au détecteur comme dans les aéroports. Les appareils électroniques non-remis sont détectés et doivent être déposés dans le casier avant l'entrée.
Salle 3 à 15: Art et sérénité
Y a-t-il trop de monde dans les musées? Sans doute pas. La culture doit être accessible à tous. Malheureusement, il y a trop de gens qui ne savent pas comment visiter une exposition. Car, oui, il y a certaines conditions propices, pour ne pas dire nécessaires, à l'appréciation de l'art. Évidemment, cela n'a pas à obligatoirement à passer par la tête. Or, dans la réalité, pour un contemplatif qui vit des émotions intérieures intenses, et deux personnes curieuses d'en savoir plus, il y a sept visiteurs qui courent comme des poules pas de têtes. Les aider n'a rien de condescendant. On peut s'éduquer à tout.
Dans le Pavillon B, tous les visiteurs ayant un audio-guide, ils ont tendance à l'utiliser. Étant plus dans un mode d'écoute, ils ont tendance naturellement à parler moins, voire à se taire complètement. Constat empirique, c'est immanquable: un visiteur avec un audio-guide dérange significativement moins les autres.
De plus, il comprend mieux ce qu'il voit. Un bon audio-guide n'est pas fait pour les érudits et spécialistes de l'art. Il propose un commentaire bref sur l'oeuvre, en en expliquant le sens, en faisant remarquer des détails passant inaperçu au premier regard. Ainsi, un monde fantastique s'ouvre au visiteur. Il saisit ce qu'il a sous les yeux, peut faire des liens avec l'époque de création, avec la vie de l'artiste. Sa contemplation n'est qu'enrichie. Et lorsqu'il quitte le musée, même s'il n'a retenu qu'une petite fraction de ce qu'il a entendu, il a un petit bagage qui s'accumule et qui lui servira de clés plus tard dans d'autres musées. Il ne quittera pas, par exemple, une exposition complète consacrée à Dali en se demandant s'il était du 17e siècle...
Par ailleurs, les gens ne pouvant photographier, ils doivent regarder. Ce n'est plus une course à relais d'oeuvre en oeuvre pour un selfie. Un tas de gens arrivent devant une peinture, la photographient et repartent sans tarder vers la prochaine. Désormais, cinq ou six personnes peuvent ainsi admirer une petite toile, parce que personne ne se met devant! Pour les amateurs de souvenirs, la boutique offre des cartes postales et des livres. Ils n'auront qu'à en acheter.
Salle 16: Café-Luxe
Le visiteur peut sortir du musée pour aller manger en laissant une pièce d'identité avec photo lui permettant d'entrer à nouveau avec son billet.
Il peut aussi prendre un goûter au Café-Luxe. C'est là aussi l'endroit idéal pour pérorer, impressionner ses amis par ses commentaires profonds ou simplement partager ses modestes constatations.
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Bon, c'est une blague. Je ne vais pas ouvrir de Musée des musées à mon retour à Gatineau! Bien que ç'aurait été beau entre deux Ronas et un Pharmaprix... Je vais encore être prof à St-Alex. Vous êtes surpris, n'est-ce pas. Vous y croyiez, hein? N'empêche que des fois je voudrais qu'un tel endroit existe et que tous les responsables de musées du monde soient obligés de le visiter. Tout le monde en sortirait gagnant. L'art en premier.
Malgré les expériences parfois décevantes, je vais continuer d'aller voir Guston, Rembrandt ou Dix. Parce qu'ils m'ouvrent sur d'autres mondes, me permettent de voyager dans mon voyage. Et je souhaite à tous mes amis de profiter un jour d'une visite de musée qui les bouleverse et les transforme.