mercredi 23 octobre 2013

Laksa


Quelques heures après avoir franchi la frontière malaisienne, nous arrivons à Penang. Il est 20h30. Nous sommes épuisés et affamés. Nos bagages déposés dans notre chambre, je quitte chercher des ringgits. Comme Caro à la station service plut tôt, je vois ma demande refusée dans deux guichets différents. On n'a pas d'argent. Sans doute que l'ordinateur de Desjardins est en train de nous protéger d'un méchant voleur. Va falloir attendre qu'un humain s'en mêle et constate que nous sommes bien où nous leur avions dit que nous serions... Quel système!

De retour à l'hôtel, nous quittons avec Soon et Nook, nos guides. En voyant la modernité de la ville par la fenêtre du bus, je m'étais pris à rêver d'un fast-food. J'avoue que je n'en ai pas vu sur mon chemin lors de ma quête monétaire. Je les suis donc, elles nous ont toujours proposé de bons endroits jusqu'à présent. Elles nous mènent au deuxième coin de rue dans une espèce de foire alimentaire en semi-plein-air. Les "serveurs" crient à tue-tête d'un bout à l'autre de ce qui tient lieu de "salle-à-manger". Une dame d'origine chinoise qui semble occuper une certaine fonction de gérance dans ce pandémonium manifeste son mécontentement face à notre choix de tables: elle ne comptait plus les rendre disponibles ce soir... Le concept est simple: on circule à travers les comptoirs et les BBQ et on choisit notre souper. Les proprios des "restaurants" viennent ensuite nous porter nos plats et on les paie immédiatement. Je commence à circuler, je vois bien des choses, des légumes, des oeufs, des nouilles jaunes ou de riz, des poulets suspendus, des poissons sur glace.

Comme vous le savez pour la plupart, je suis allergique aux oeufs et à la volaille. Ceux qui ont vécu l'expérience de m'accompagner au restaurant savent que commander un repas est pour moi, et parfois même pour eux, un moment stressant. Je sors donc peu, vais toujours aux mêmes endroits et prends toujours la même chose. À chaque resto son plat sécuritaire!

Bien sûr, au fil du temps, j'ai acquis de l'expérience. Jusqu'à il y a quelques années, sans que je puisse l'expliquer, j'éprouvais une gêne à être allergique. Cette étrange honte me faisait passer par mille détours. Il m'est donc arrivé d'être malade par ma faute. Un jour, mon amie Nancy a pris les choses en main. Elle m'a chicané et m'a forcé à déclarer d'entrée de jeu mes "restrictions alimentaires". Je demeure nerveux jusqu'aux premières bouchées, car il arrive quand même que le personnel du restaurant se trompe, mais en général, je m'en sors bien.

Pour voyager, j'ai aussi développé des stratégies. Pour chaque langue, je me confectionne des petits papiers plastifiés expliquant mes allergies. Caro me commande des repas végétariens via internet pour les vols d'avion. Je transporte toujours du beurre d'arachides et des barres repas. Je vais au McDo ou au Pizza Hut...

Bien que nous cuisinions beaucoup en voyage, j'estime que d'ici la fin de ces onze mois sur la route j'aurai commandé entre trois et quatre cent repas au restaurant. Chaque fois, c'est stressant. Chaque fois. Comme le dit Robert, avec qui j'ai beaucoup voyagé: "Parfois, Mathieu, on dirait que la serveuse EST de la mayonnaise!" En effet, avec un menu dans les mains, je suis toujours tendu. J'ai peur que malgré l'anglais approximatif et mes petites cartes explicatives, le message ne passe pas et que je sois malade. Ainsi, par exemple, j'ai beaucoup vomi en Chine, en 2008, car on croyait que j'étais un Occidental paranoïac apeuré par la fièvre aviaire...

Il est donc 21h00, lundi soir, Penang. Je suis frustré de ne pas avoir pu retirer d'argent. J'ai le ventre très creux, je suis donc impatient. Et voilà que je suis tout à coup entouré de Chinois. Ils constituent, je l'ai lu, trente pourcents des Malaisiens. Je dois choisir mon souper, sans menu. En circulant entre les étals, j'ai vu des oeufs et du poulet partout. Je veux dire littéralement. Assis avec la grosse bière que j'ai commandée, la tête bourdonnante au milieu de la cacophonie ambiante, je capote. Depuis mon départ, ça va bien. Je n'ai été malade qu'une fois. Je n'ai pas le goût que la deuxième soit ce soir.

La femme qui travaille au stand le plus près s'approche. On dirait qu'elle a lu le désarroi dans mes yeux. Elle me parle doucement et écoute mes explications. Elle me fait entrer "dans" sa cuisine. Sur son petit comptoir, elle me montre ses ingrédients. Je les choisis un à un avec elle. Elle va me faire une soupe. Tout va aller très bien. Merci madame!

Savez quoi? Le lendemain soir, nous y sommes retournés, Caro et moi, à ce capharnaüm à deux coins de rue de l'hôtel. Pourquoi? Parce que malgré tout ce que je viens de vous raconter, ce voyage marque un tournant. Depuis que nous sommes sur la route en août, j'ai décidé que les mets locaux feraient partie de mes découvertes de voyageur au même titre que les musées ou les merveilles de la nature. Penang est classée 7e meilleure ville au monde pour la bonne bouffe selon CNN et le New York Times lui donne le 12e rang. Je ne pouvais donc pas passer à côté. Le mets qui l'a fait connaître sur la planète culinaire? Le laksa, une soupe aux nouilles de riz fait d'un bouillon de poisson et de citronnelle. On y ajoute du gingembre, des oignons, des concombres, des feuilles de laitue et de menthe, des piments et de la pâte de crevettes. J'en ai commandé, sans menu, dans mon anglais approximatif, avec mon papier plastifié. Quelques instants après, je dégustais. Ah! Le plaisir de bien manger!

samedi 19 octobre 2013

Le Pays des sourires


On arrête dans une station-service. Pendant que le chauffeur attend que le pompiste fasse le plein, ça rit aux éclats, comme de vieux amis. On marche dans un village avec notre hôte, il fait des blagues plates, mais les trouve si bonnes et s'esclaffe tant de ses propres gags qu'on finit par rire nous aussi devant une joie aussi sincère. Nos amies Nook et Soon disposent d'un meilleur sens de l'humour, inutile de faire semblant: elles sont hilarantes, autant lorsqu'elles se moquent de nous que lorsqu'elles se taquinent l'une et l'autre. Qu'on soit en train, au restaurant, à la plage ou au temple, tous les Thaïlandais semblent de bonne humeur.

Tant de bonheur est contagieux. Imaginez: même moi je ne puis faire autrement qu'être heureux. Nos amis ont bien vu sur les photos: Mat a l'air en forme! Depuis notre arrivée, il y a une semaine, je nage dans la joie. C'est merveilleux! Mais ce n'est pas parfait... Y'a un hic, un mini-problème, un minuscule glitch. Comment écrire un blogue dans de telles circonstances? Les grands écrivains, on le sait bien, sont des êtres tourmentés. Du moins, ceux que je fréquente. Ils racontent leur névrose, étalent sur papier leur maladie mentale, tranforment l'alcool en encre. N'allez pas croire que je sois alcoolique, malade ou névrosé ni d'ailleurs un grand écrivain... pourtant, il me semble difficile de narrer la sérénité, d'élaborer sur le soleil, d'expliquer la gentillesse, de décrire le bleu ou de nommer les saveurs. Il faudrait que je me pratique, ça doit bien s'apprendre. Or, comme nous quittons demain pour la Malaisie et que je ne sais pas si l'extase se poursuivra, je ne vais pas m'y mettre aujourd'hui. Je vais plutôt profiter du temps qu'il nous reste ici! À bon entendeur, salut! Et bienvenue en Thaïdande!

dimanche 13 octobre 2013

Solo


Caro ne se sentait pas très bien. Pour la troisième fois seulement à l'étranger, j'ai donc dû partir seul. En 2007-2008, il y avait eu le camp de concentration de Buchenwald et une visite au Gandhi Smriti à Delhi (chacun ses "day trips"). Ça fait drôle d'être dans un autre pays complètement par soi-même. Sans filet. Parce qu'à deux, l'un remarque telle affaire, l'autre pense à tel bidule. Moitié moins de travail et de stress. Et tant qu'à faire, aussi bien y aller pour un vrai dépaysement, parce que je savais qu'en demeurant dans les environs de Khaosan Road, je me sentirais comme sur St-Denis ou St-Laurent à Montréal. Il y a là tant de touristes occidentaux que les Asiatiques forment une minorité. Je voulais voir un marché flottant. Il y en existe plusieurs. J'ai choisi Amphawa parce qu'il est plus fréquenté par les Thaïlandais que par les vacanciers.

J'arrive à Bangkok en provenance de Chennai en Inde. Impossible de ne pas comparer. Je quitte l'hôtel pour aller prendre le bus. Tiens, le nom des rues est indiqué sur des panneaux! Oh! le trottoir est en pavé uni! Et il n'y a pas d'odeurs à vous donner la nausée! Je me présente à l'arrêt. Des tuks-tuks et des taxis sont stationnés pour emporter les plus impatients. Aucun chauffeur ne m'interpelle! Je monte dans le 503. L'autobus est en bon état, climatisé et il y a de la place pour s'asseoir! Je regarde par la fenêtre: les rues sont propres! Je respire et ne fais pas d'asthme, même au centre-ville! Je tends l'oreille: aucun conducteur ne sent le besoin de klaxonner à chaque cinq mètres! Une fois débarqué à Victory Monument, une demi-heure plus tard, je trouve la compagnie de mini-bus. On me vend un billet et je suis assis dans un van climatisé qui quitte en moins de 5 minutes. Quelle efficacité! Sur l'autoroute, il n'y a pas de piétons, pas de vaches, pas de dos d'âne, pas de trous... et les voitures ne se permettent pas d'autres fantaisies que d'utiliser l'accotement comme 4e voie! Je suis en choc culturel!

Environ deux heures plus tard, je suis à Amphawa. L'article que j'ai lu n'a pas menti: je suis entouré de 99% de Thaïlandais ou du moins d'Asiatiques. J'essaie de m'orienter, de poser quelques questions. Ça ne parle pas vraiment anglais. Quelques mots seulement, "Boat tour, 500 bahts, forthy five minutes!" m'offre-t-on. Je décline l'arnaque et commence à longer les canaux sur lesquels des bateaux-cuisines offrent aux riverains leurs grillades et autres mets. Ça bourdonne d'activité. Les marchants dont les boutiques bordent l'eau vendent des produits pour les gens qui font leur marché ou qui veulent acheter des cadeaux à leurs amis. Du funky, du luxe, des antiquités, de l'artisanat. Outre quelques t-shirts arborant le nom du marché, pas de souvenirs pour Occidentaux. Il a fallu que j'attende la fin de l'après-midi avant de trouver une carte postale. En attendant, le Nikon se fait aller. Je pense à Caro qui aime tant photographier la bouffe et les fleurs. Mais je ne suis pas certain qu'elle serait à l'aise ici: elle préfère prendre son temps, s'arrêter, prendre dix fois le même cliché pour atteindre la perfection. Là, il faut faire vite: les allées sont très étroites, une file dans un sens, une dans l'autre, ça avance à la queue leu-leu. On ne peut pas arrêter sans bloquer tout le monde.

La chaleur est torride. Un homme me lance: "Boat tour, 50 bahts, five temples, one hour!" Là, tu parles. J'embarque plus pour le vent que pour la tournée: des temples bouddhistes, j'en ai déjà vu une tonne et je vais en voir un et pis un autre dans la prochaine semaine, des plus gros, des plus beaux sans doute. Avec quinze minutes de temps libre par arrêt (je sais, ça fait une heure et quart, le tour a fini par en durer deux!), je décide de ne pas me déchausser et de plutôt explorer les alentours des temples. Eh bien, le prof de religion en a pour son argent! Une surprise n'attend pas l'autre. Je suis témoin d'un paquet de trucs étonnants: des fleurs de lotus en plastique hyper kitschs, un manège sur lequel tournent des mannequins de moines tenant des bols d'aumône où les fidèles déposent leurs offrandes, un temple entouré de figurines de coqs et de statues de violents guerriers... Et dire que je ne peux poser aucune question. Le gars qui conduit le bateau ne sait dire que "Fifteen minutes!" et les autres touristes qui voyagent en ma compagnie sont des Thaïlandais qui ne parlent pas anglais! Je me suis construit des réponses qui vaudront jusqu'à ce que je trouve mieux! Ou que je lise un livre sur le sujet...

Au retour, il fait noir. J'admire le Skytrain et les gratte-ciels illuminés de la ville. Ce n'est qu'en débarquant du van que je constate qu'il n'y a pas d'arrêt d'autobus du côté opposé du boulevard où je suis débarqué. Partir seul, c'est trouver des solutions par soi-même et à son image. C'est l'heure de pointe du samedi soir. Je marche. C'est noir de monde! Tout à coup, j'aperçois un 503! Il est dans la quatrième voie. Je pars à courir, me faufile entre les gens, puis entre les voitures immobilisées par l'embouteillage. Je fais signe au chauffeur qui me regarde et se dit sans doute: "Encore un maudit touriste perdu!". Je cogne à la vitre, il me fait non de la tête. Je continue. Il ouvre la fenêtre. Je lui demande où se trouve son prochain arrêt. Il me fait un signe indiquant un endroit aussi imprécis que lointain. Je m'insiste. Il finit par céder. Ouf!

Je sais pas si Caro aurait apprécié mes méthodes, mais elle est bien contente de m'ouvrir la porte. Soulagée même, elle commençait à s'inquiéter de mon absence prolongée. Moi aussi, j'étais bien heureux de la retrouver, mais j'ai bien aimé ma journée en solitaire et me suis promis de répéter l'expérience! Je ne serais pas surpris qu'il en soit de même pour elle!

mardi 8 octobre 2013

Lire plutôt qu'écrire


Je viens de relire mon blogue intitulé "Bidonville" que plusieurs d'entre vous avez aimé. Pourquoi j'y suis retourné? Parce que je ne suis plus trop sûr de moi-même. De ce que je comprends, de ce que j'écris donc. Je pense que vous ne devriez plus me faire confiance. Parce qu'en fait, je ne sais rien. Je ne suis pas un Indien, pas un sociologue, pas un spécialiste de grand chose. Je ne suis qu'un touriste qui passe trois semaines de vacances en Inde. Rien de plus. Je passe en coup de vent et j'essaie d'appréhender une réalité trop complexe avec mes biens modestes outils. Penser autrement est un incroyable manque d'humilité.

Qu'est-ce qui s'est passé pour que je ne sois plus sûr de mes propos? J'ai lu. Quand je parcours le monde, j'essaie de me nourrir de la littérature des pays que je visite ou encore d'écrits portant sur ces endroits. J'ai toujours été convaincu de la nécessité de combiner voyage et lecture. Je pense que ces deux activités se nourrissent mutuellement. Le roman, comme l'essai ou l'article de journal, m'éclairent sur ce que je vois. Me déplacer, manger, dormir, sentir m'aident à saisir plus en profondeur ce que je lis.

Que s'est-il passé donc? Ce matin, j'ai terminé Behind the beautiful forevers de Katherine Boo. Cette journaliste américaine, gagnante d'un Pulitzer, spécialiste de la pauvreté et épouse d'un Indien, a publié, en 2012, le premier livre de sa carrière au sujet du bidonville d'Annawadi qui jouxte l'aéroport de Mumbai. Au terme de quatre ans de recherche sur le terrain, de centaines d'entrevues avec les habitants du slum, de batailles juridiques pour avoir accès aux documents du gouvernement, de la police, des écoles et des hôpitaux, elle a mis sur papier le récit aussi véridique que troublant de la vie d'une poignée de gens survivant au jour le jour dans les conditions les plus difficiles. Comprenez bien: la pauvreté n'est qu'une petite partie de leur misère. Si vous croyez qu'il y a de la corruption au Québec... Si vous pensez que vous savez ce qu'est l'injustice...

Quand j'ai fini ma lecture, j'avais envie de pleurer. J'ai sorti mon I-pod pour la deuxième fois depuis notre départ et j'ai écouté les Beatles. Ça fait toujours du bien. Puis, je me suis souvenu de ma visite du bidonville. Et de mon blogue. J'ai compris que j'avais été crédule en écoutant le guide qui nous a mené dans Dharavi. Je vis définitivement ce voyage comme une expérience de discernement entre le vrai et le faux. Tout ce que j'ai écrit n'est pas inexact, bien sûr. Mais je me suis fort probablement fait fourrer un peu tout de même. La conclusion de mon texte est sans doute particulièrement naïve. Une fois que l'on comprend comment ça fonctionne, on n'est plus certain que les médecins, les policiers et les enseignants qui décident de demeurer dans le slum le fassent par humanisme. En fait, on en vient même à douter que Reality Tour verse 80% de ses profits aux organismes communautaires qu'ils disent supporter. Cynique? Je le souhaite de tout coeur, mais je n'en suis maleureusement pas sûr.
Que faire de mon blogue maintenant? En toute honnêteté, je devrais peut-être me la fermer et modestement continuer de m'éduquer davantage. Ou me contenter de vous relater avec humour quelques anecdotes savoureuses. Au moins, dans ces cas, ce que j'écris est authentique!

mercredi 2 octobre 2013

Bob


J'ai échangé un peu sur le train avec un père berçant fièrement son premier-né, dans un temple avec un étrange brahmane, en marchant dans la forêt avec un jeune musulman idéaliste. Un des plaisirs de voyager est de rencontrer les gens. Cependant, je reste souvent sur ma faim. Faute de temps. Je suis toujours en mouvement, un peu pressé et il en va de même avec ces hommes et ces femmes qui ont leur vie à mener.

Je ne m'attendais donc pas à grand chose lorsque nous sommes arrivés au Hillview Home Stay, dans le petit village de Vaduvanchal, dans le Kerala. Je savais que l'on demeurerait deux jours dans une famille, cependant lorsqu'on nous a orientés vers notre petit pavillon, je me suis dit qu'on risquait de bien peu voir nos hôtes. D'autant plus qu'on allait nous offrir une panoplie d'activités.

Une fois nos bagages déposés dans notre chambre, nous avons été présentés au maitre des lieux. L'homme d'une cinquantaine d'années, à la voix basse et posée, nous a souhaité la bienvenue et nous a dit que nous pouvions simplement l'appeler Bob. Épuisés, nous sommes allés nous doucher, puis avons immédiatement quitté notre souper étant servi dans une autre demeure.

Sustentés, nous avons été mis au courant des activités possibles le lendemain: une excursion d'une journée pour grimper le plus haut sommet des environs, une randonnée pour aller voir une chute ou un mini-safari pour observer des animaux sauvages. D'un commun accord, Caro et moi avons décidé de décliner et d'opter pour une petite journée tranquille au village. Intuition? Expérience? Fatigue? Un peu de tout ça sans doute.

Réveillés vers 5h30 du matin par l'appel à la prière lancé du minaret de la mosquée voisine, nous sommes parvenus à nous rendormir un peu avant de nous présenter au déjeuner servi dans la salle à manger familiale. Bob, qui n'avait pas dit un mot en nous ramenant chez lui la veille au soir, vient nous souhaiter un bon appétit. Les fruits frais sont goûteux, le café délicieux, les appams nappés de lait de coco savoureux! Normalement, les déjeuners ne sont pas la force des Indiens, mais là nous sommes comblés. Nous félicitons Bob qui transmets notre appréciation à sa femme restée discrètement dans la cuisine. Sans qu'on l'ait vu venir, ce sont ces quelques bons mots qui vont briser la glace.

Sur le ton le plus modeste, Bob nous apprend que pratiquement tout ce que nous avons mangé vient de sa propriété. Il y cultive 28 variétés de fruits et légumes pour les besoins de sa famille, mais aussi pour nourrir les oiseaux. Il en a identifiés plus d'une quarantaine d'espèces dans les jardins entourant sa maison. Le café a aussi été cultivé sur ses terres. Il a débuté sur un lopin et il en vend maintenant à travers le pays et en exporte aussi à l'étranger de même que du poivre et de la vanille. En quelques phrases, voilà que nous découvrons un self-made man contemplatif!

Il se serait sans doute arrêté là, aurait retraité dans ses quartiers pour ne pas nous déranger. Mais Caroline a posé une question sur une photo placée en évidence pour décorer la salle à manger. Une photo de mariage, celui de son ainée. Un grand sourire s'est épanoui sur son visage, il rayonnait de fierté, bien plus que lorsqu'il nous parlait de sa vie professionnelle. Alors, je me suis mis à l'interroger sur la cérémonie religieuse. Voyant notre intérêt sincère, Bob nous a demandé si nous aimerions, un peu plus tard, regarder le livre qu'il fait faire avec les photos du mariage. Et comment!

Nous sommes sortis sur la terrasse pour lire un peu en savourant un nouveau pot de café. La vue sur la propriété en pente et sur les montagnes environnantes est à couper le souffle. Les lieux offrent une sérénité à l'image de notre hôte. Comme promis, Bob nous rejoint un peu plus tard. Assis entre nous, il nous parle avec amour de sa fille. À chaque page qu'il tourne, il nous fait découvrir les habits traditionnels, les symboles, les bénédictions, les gestes rituels. Il nous fait connaître sa famille éparpillée un peu partout en Inde et dans le monde. Mille invités sont venus fêter ce grand moment.

La confiance nécessaire à des propos plus intimes s'est construite depuis le déjeuner. Je lui demande si le mariage a été arrangé par les parents. Bien sûr, nous répond-il, comme le veut la tradition. Les deux époux se sont rencontrés avant. Ils ont donné leur accord, mais avant d'en arriver là plusieurs étapes ont été franchies. Bob et sa femme ont consulté des astrologues. il n'y croit pas, mais elle si. Puis, ils ont utilisé un site internet présentant le profil de divers hommes. Ils en ont trouvé un provenant d'une famille qu'ils connaissent. Je le questionne sur l'importance de se marier à l'intérieur de sa caste. Il sourit. Ce n'est plus obligatoire, mais son gendre est de la même caste que sa fille...

Tout à coup, l'appel à la prière du midi retenti, tonitruant. Bob a un geste d'impatience et soupire. C'est la seule fois durant notre séjour que nous le verrons perdre le sourire. Il nous avoue être agacé par ce chant qui vient, cinq fois par jour, briser le silence. Il aimerait que ce soit interdit. Il n'a rien contre les musulmans, lorsque le temple hindou voisin diffuse de la musique pour tout le quartier, il n'en est pas plus heureux.

Bob retrouve le sourire. Je poursuis avec mes questions indiscrètes. Et la dot? Cette coutume n'existe pas dans la culture de la région. Et il en est très content. Dans le nord du pays, cette règle a mené à un grave déséquilibre démographique entre hommes et femmes. Récemment une loi a été mise en place pour empêcher les couples de demander le sexe du foetus. Les mentalités sont difficiles à changer. Heureusement, il n'a pas à faire face à ce poids. Il a deux filles et n'a jamais eu à éprouver tristesse ou inquiétude qu'il en soit ainsi.

L'an prochain, Bob doit marier sa plus jeune. Il fera comme le veut la tradition qui lui a apporté paix et bonheur dans sa vie de couple et jusqu'à présent dans celle de son aînée. Espérons que les dieux seront avec lui dans sa quête et qu'ils se manifesteront avec douceur afin de ne pas troubler l'harmonie que Bob est parvenu à cultiver encore mieux que son délectable café.