De retour à l'hôtel, nous quittons avec Soon et Nook, nos guides. En voyant la modernité de la ville par la fenêtre du bus, je m'étais pris à rêver d'un fast-food. J'avoue que je n'en ai pas vu sur mon chemin lors de ma quête monétaire. Je les suis donc, elles nous ont toujours proposé de bons endroits jusqu'à présent. Elles nous mènent au deuxième coin de rue dans une espèce de foire alimentaire en semi-plein-air. Les "serveurs" crient à tue-tête d'un bout à l'autre de ce qui tient lieu de "salle-à-manger". Une dame d'origine chinoise qui semble occuper une certaine fonction de gérance dans ce pandémonium manifeste son mécontentement face à notre choix de tables: elle ne comptait plus les rendre disponibles ce soir... Le concept est simple: on circule à travers les comptoirs et les BBQ et on choisit notre souper. Les proprios des "restaurants" viennent ensuite nous porter nos plats et on les paie immédiatement. Je commence à circuler, je vois bien des choses, des légumes, des oeufs, des nouilles jaunes ou de riz, des poulets suspendus, des poissons sur glace.
Comme vous le savez pour la plupart, je suis allergique aux oeufs et à la volaille. Ceux qui ont vécu l'expérience de m'accompagner au restaurant savent que commander un repas est pour moi, et parfois même pour eux, un moment stressant. Je sors donc peu, vais toujours aux mêmes endroits et prends toujours la même chose. À chaque resto son plat sécuritaire!
Bien sûr, au fil du temps, j'ai acquis de l'expérience. Jusqu'à il y a quelques années, sans que je puisse l'expliquer, j'éprouvais une gêne à être allergique. Cette étrange honte me faisait passer par mille détours. Il m'est donc arrivé d'être malade par ma faute. Un jour, mon amie Nancy a pris les choses en main. Elle m'a chicané et m'a forcé à déclarer d'entrée de jeu mes "restrictions alimentaires". Je demeure nerveux jusqu'aux premières bouchées, car il arrive quand même que le personnel du restaurant se trompe, mais en général, je m'en sors bien.
Pour voyager, j'ai aussi développé des stratégies. Pour chaque langue, je me confectionne des petits papiers plastifiés expliquant mes allergies. Caro me commande des repas végétariens via internet pour les vols d'avion. Je transporte toujours du beurre d'arachides et des barres repas. Je vais au McDo ou au Pizza Hut...
Bien que nous cuisinions beaucoup en voyage, j'estime que d'ici la fin de ces onze mois sur la route j'aurai commandé entre trois et quatre cent repas au restaurant. Chaque fois, c'est stressant. Chaque fois. Comme le dit Robert, avec qui j'ai beaucoup voyagé: "Parfois, Mathieu, on dirait que la serveuse EST de la mayonnaise!" En effet, avec un menu dans les mains, je suis toujours tendu. J'ai peur que malgré l'anglais approximatif et mes petites cartes explicatives, le message ne passe pas et que je sois malade. Ainsi, par exemple, j'ai beaucoup vomi en Chine, en 2008, car on croyait que j'étais un Occidental paranoïac apeuré par la fièvre aviaire...
Il est donc 21h00, lundi soir, Penang. Je suis frustré de ne pas avoir pu retirer d'argent. J'ai le ventre très creux, je suis donc impatient. Et voilà que je suis tout à coup entouré de Chinois. Ils constituent, je l'ai lu, trente pourcents des Malaisiens. Je dois choisir mon souper, sans menu. En circulant entre les étals, j'ai vu des oeufs et du poulet partout. Je veux dire littéralement. Assis avec la grosse bière que j'ai commandée, la tête bourdonnante au milieu de la cacophonie ambiante, je capote. Depuis mon départ, ça va bien. Je n'ai été malade qu'une fois. Je n'ai pas le goût que la deuxième soit ce soir.
La femme qui travaille au stand le plus près s'approche. On dirait qu'elle a lu le désarroi dans mes yeux. Elle me parle doucement et écoute mes explications. Elle me fait entrer "dans" sa cuisine. Sur son petit comptoir, elle me montre ses ingrédients. Je les choisis un à un avec elle. Elle va me faire une soupe. Tout va aller très bien. Merci madame!
Savez quoi? Le lendemain soir, nous y sommes retournés, Caro et moi, à ce capharnaüm à deux coins de rue de l'hôtel. Pourquoi? Parce que malgré tout ce que je viens de vous raconter, ce voyage marque un tournant. Depuis que nous sommes sur la route en août, j'ai décidé que les mets locaux feraient partie de mes découvertes de voyageur au même titre que les musées ou les merveilles de la nature. Penang est classée 7e meilleure ville au monde pour la bonne bouffe selon CNN et le New York Times lui donne le 12e rang. Je ne pouvais donc pas passer à côté. Le mets qui l'a fait connaître sur la planète culinaire? Le laksa, une soupe aux nouilles de riz fait d'un bouillon de poisson et de citronnelle. On y ajoute du gingembre, des oignons, des concombres, des feuilles de laitue et de menthe, des piments et de la pâte de crevettes. J'en ai commandé, sans menu, dans mon anglais approximatif, avec mon papier plastifié. Quelques instants après, je dégustais. Ah! Le plaisir de bien manger!